Séraphine et Lady Chatterley : La guerre et l’absence d’autre

 

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De l’aristocrate à la femme de ménage

Quel lien peut bien unir deux personnages apparemment si dissemblables que ceux de Lady Chatterley, épouse et  riche héritière, et de Séraphine Louis, orpheline et servante ?

A la vision du film de Pascale Ferran et de celui de Martin Provost  une évidence émerge : c’est par la nature, et particulièrement dans leur union presque mystique avec le végétal, que ces deux femmes trouvent une voie et peut-être même un salut.

La nature, la forêt, les prés, les champs, sont des personnages fondamentaux de ces récits.

Lorsque Séraphine s’installe dans un arbre et se livre au vent comme une feuille, lorsqu’elle cherche et trouve dans son environnement immédiat (la rivière, l’église, les lieux où elle travaille) les matériaux qui vont donner corps à son inspiration, elle est, comme une chamane inspirée, qui rend tangible ( ) l’au-delà du visible. Elle crée son humus à partir de ces fragments, et en fait sa palette.

C’est aussi en parcourant la campagne et les bois que Lady Chatterley trouve le chemin qui la mènera à la découverte de son intériorité.

Dans le corset social qui écrase leurs aspirations, c’est en se reliant aux éléments que deux femmes évitent de se perdre, qu’elles se retrouvent et se révèlent.

Toutes deux étouffent sous la morale bourgeoise. Qu’elle soit petite ou grande, la bourgeoisie est dans les deux cas, toujours suffisante et prétentieuse. Avec elle, la nature ne se prête qu’à la domestication, à l’exploitation, voire au pillage par les propriétaires et exploitants. Ce rapport sans âme à la terre dit l’état intérieur d’une société à l’égard de sa propre chair, de sa sensibilité au monde tactile, du féminin qui est en elle et de sa réceptivité. Dès lors, pas d’émerveillement possible devant des pommes peintes qui sont plus que des pommes, pas de transfiguration de la matière à travers le regard. Le refoulement pesant du sensible écrase le réel et en fait un objet vide.

C’est en quittant son univers familier un jour de printemps que Lady Chatterley voit un homme dont la chair l’éblouie et l’effraie, c’est en entourant les arbres de ses bras que Séraphine vit une expérience proche de l’amour.

La guerre intime

Dans le tissu social qui est le leur, à une même époque historique – l’immédiate après guerre de 14-18 – deux femmes témoignent d’une perte flagrante, immense, déchirante : la rupture du lien entre l’humain et le monde qui pourtant l’entoure et le soutient.

Dans son livre « L’âme de la nature », le biologiste Rupert Sheldrake raconte comment la culture humaine s’est historiquement constituée dans une distance de plus en plus grande vis à vis de la réalité sensible, passant d’une communion extrême avec la nature à une chosification excessive de la planète. Nous faisons chaque jour l’expérience des dégâts auxquels nous expose cette coupure. Ils sont tangibles non seulement dans les campagnes et ce que deviennent les produits du sol, mais aussi dans la façon dont sont affectées les relations entre les êtres.

Séraphine qui peint avec le sang des bêtes et vénère la verticalité des arbres parle finalement, elle aussi, de la guerre. Ses peintures, éclaboussées de sève comme des arbres de vie, expriment une existence intérieure où la pulsion existe transformée, élaborée et non assujettie à des fins destructrices.

Dans une société mécaniste et pragmatique, les humains sont des abstractions chiffrées qu’on envoie à la guerre. Ils n’ont ni chair, ni mémoire, ni vision. Leur corps est un outil ou une arme. (voir le texte de Michel Serres, en pièce jointe)

Il est significatif que le seul qui puisse percevoir – et révéler – Séraphine soit lui- même, de par son homosexualité et sa nationalité allemande, un « autre » désigné par ses pairs comme une brebis galeuse. Le marchand d’art entretient avec son propre corps un questionnement douloureux, et son jeune amoureux meurt précocement de maladie : corps sensibles mais corps souffrants.

Dans le film de Pascale Ferran, l’amant est intimement lié aux bois, aux saisons. Sa chair est bien présente, mais il est blessé dans une rixe et en danger de mort, comme si la sensibilité du corps des hommes se cherchait dans une juste distance entre la fusion animale et la blessure.

Création et rencontre : là où les chemins divergent

Entre les deux personnages les différences sont tout aussi intéressantes que les ressemblances. La relation que chacune entretient avec les fleurs par exemple : elles sont empoignées et presque déchirées entre les mains robustes de Séraphine, à l’image d’une féminité qui ne fleurit jamais en elle, hormis dans ses créations. Séraphine est au service d’une puissance féminine créative qui la traverse mais ne la comble pas.

Lorsque Lady Chatterley, elle, part en quête de jonquilles à l’issue d’une maladie qui a manqué de lui être fatale, c’est le désir qu’elle trouve et qui la trouble. C’est encore dans les fleurs que les deux amants s’unissent, célébrant une noce païenne dont la nature est le témoin, se tressant mutuellement des couronnes champêtres et royales.

Si ces deux femmes témoignent si fortement du désir féminin, il est cependant clair que le destin vécu par Séraphine et celui imaginé par D.H.Lauwrence pour son héroïne, diffèrent sur un point crucial : le grand désir de la peintre de Senlis ne lui épargne ni l’asile ni l’enfermement, alors que Lady Chatterley trouve sa liberté et son émancipation intérieure dans un amour accompli dans la réalité.

Séraphine, qui se fait prendre en photo le front levé pour rappeler que « son inspiration lui vient d’en haut  » ne rencontre personne. Ses toiles, si belles soient elles, sont les supports par lesquels elle tente d’établir un contact sensible avec les humains. De ce point de vue la création est un échec. Séraphine est inspirée, elle n’est ni vue ni aimée.

Où es-tu ?

L’amateur d’art qui voit Séraphine et la fait partiellement sortir de l’ombre peut aussi l’oublier dans une étrange amnésie, qui est peut- être l’ombre portée sur cette femme par un homme redoutant lui-même de révéler au monde son désir féminin d’être aimé.

Séraphine devient un monstre, quelqu’un qui témoigne d’un extra-ordinaire qui fascine et repousse. Son don intrigue autant qu’il dérange, et nul ne sait vraiment s’il est issu du ciel ou de l’enfer.

Femme sans famille, ni entourage, ni support, Séraphine est aussi redoutable que la sorcière risquant le bûcher par l’inconfort qu’elle suscite. La plupart des sorcières condamnées dans le passé ont été des veuves ou des célibataires, probablement aussi parce que leur désir inassouvi représentait une menace pour l’ordre social.

Par contre, dans le film de Pascale Ferran, on perçoit l’alliance de l’héroïne avec la soeur, avec la gouvernante, avec cette jeune femme et son bébé : autant de supports qui permettent à Lady Chatterley de faire son travail intérieur jusqu’à oser revendiquer son désir d’être mère face à un époux impuissant, et à le lui faire accepter.

Lady Chatterley ne renonce pas à sa création charnelle de maternité, mais contrairement à Séraphine, elle ne s’en tient pas là, et prétend à mieux encore : aimer comme une femme l’homme qu’elle a rencontré.

Dans le film retraçant la vie de Séraphine la question de la noce, du mariage est une charnière à partir de laquelle on perçoit le déséquilibre croissant de cette femme dont la quête est si puissante qu’elle peut créer les outils d’un monde, mais pas fabriquer l’autre, l’amant, l’élu.

Il est significatif que la vie de Séraphine bascule alors qu’elle se fait faire une robe de mariée qu’elle aurait pu mettre à l’occasion de son exposition à Paris. Elle ne peut supporter la déception de l’événement annulé. Pour illustrer l’impact de la promesse rompue, le réalisateur montre Séraphine déposant ses bibelots personnels sur le seuil des portes au petit matin, accomplissant ses derniers choix avant l’internement. Ce rituel qui s’apparente plus à un décès et à la dispersion des legs est aux antipodes de la noce au cours de laquelle les époux reçoivent des cadeaux . Les noces de Séraphine n’ont pas lieu, et la peinture s’interrompt. C’est une forme de mort plutôt qu’un amour qui se présente .Il n’y a pas eu « d’autre » dans la vie de Séraphine .

L’absence du père

Voir, c’est aller vers la rencontre. L’enfant qui naît semi-voyant, qui ne distingue qu’en termes d’ombre et de lumière, s’oriente vers ce qui l’attire à l’extérieur de l’univers maternel. Durant la gestation, le monde se confondait étroitement avec ce que la mère mettait à la disposition de l’enfant en devenir, avec également la mémoire de ce que le père avait engagé de lui dans la conception, sa présence éventuelle pendant la grossesse : une voix, une intention adressées à l’enfant, puis sa présence, ou pas, à la naissance.

Le désir de rencontrer le père oriente l’enfant, car le père est le premier « autre » par excellence. Ouvrir les yeux, chercher où le soleil se lève (s’orienter c’est trouver son orient), partir en quête de cette vision qui relie là où l’on est à là où l’on tend, autant de tentatives reliées au père. La création est une mise en œuvre du désir de ce lien, elle en est le véhicule, elle n’en est pas l’aboutissement. Il faut rencontrer le père aimant, sinon la création ne se départit pas de son attente initiale. Ce qui n’implique pas bien sûr que ce soit avec le père biologique, le géniteur, que cette rencontre doive avoir lieu, mais plutôt que cet aboutissement doive trouver un chemin en chaque être pour qu’il soit en paix avec son in-fini.

Les enfants abandonnés – comme Séraphine – ont toujours eu un « minimum de mère » puisqu’ils sont nés. Mais leur quête du père passe par des profondeurs abyssales. A l’image du végétal qui est attaché à la terre et s’élance vers le ciel, leur désir jaillit du corps et suscite visions, images et sensations. Pourtant, la réalité n’adviendra qu’avec l’incarnation de ce dont les visions témoignent, cette luxuriance du vivant qui appelle.

Peut-être pouvons-nous, à travers ces deux films, méditer sur cela : la création, aussi difficile et courageuse soit-elle, aussi beau qu’en soit l’accomplissement, est avant tout une tentative de rencontrer l’autre. Si cette rencontre n’a pas lieu, le créateur ou l’artiste, n’échappent ni au désespoir ni à la folie.

Lorsqu’elle a lieu, la rencontre témoigne qu’un réel insoupçonné est toujours là, à portée de notre main, dépendant étroitement de notre désir de nous y relier pour se manifester . L’établissement de ce réel magnifique crée par la rencontre d’âmes demande courage, force, détermination, patience, douceur, et bien d’autres couleurs encore pour que la palette humaine puisse déployer le processus du lien. Lorsque les êtres choisissent d’affronter les difficultés sans renoncer à leur quête, ils les traversent et en émergent plus fertiles . La qualité de leur création les englobe comme elle traverse leurs œuvres, et la transmission qui en découle est autant liée à leur vie qu’à ce que leur mort laissera derrière eux. La rencontre n’est limitée ni par la distance ni par le temps, elle peut transcender tous les obstacles si le cœur en est le centre.

De ce point de vue, nulle rupture entre l’art et la vie.

 2009