L’axe père-fille, le mystère du corps

Qu’est-ce qu’un père, qu’est-ce qu’une fille ? Un père est un homme qui participe charnellement à la filiation de l’autre qu’est son enfant, qui ne le porte pas dans son corps comme la mère, et n’a à ce titre d’intimité corporelle avec lui que dans un échange ou un don volontaires.

Une fille, c’est l’enfant d’un homme et d’une femme qui a été portée pendant sa gestation par sa mère, et qui retrouve son géniteur à sa naissance, après n’avoir eu de lui qu’une mémoire (ses gènes) ou une perception distancée (sa voix, ses intentions, sa présence filtrée par l’utérus et le placenta).

La position de père par rapport à la fille est très spécifique, car si les garçons comme les filles sont d’abord dans le corps maternel, et à cet égard d’abord  physiquement séparés de leur géniteur, le garçon qui naît est d’emblée dans une identification à cet homme dont il partage le caractère sexué, qui le différencie de sa mère. Le fils est porté par la mère, mais « autre » qu’elle ; la fille n’est pas identifiée au père par son sexe.

Nous voyons combien la géométrie familiale est caractérisée par cette question de la proximité et de la distance. Il y a du corps à corps et même une forme de confusion possible entre le corps maternel et l’enfant, surtout pour l’axe mère  /  fille, dans lequel il y a partage d’un espace physique et identification à l’autre de même sexe. Dans l’axe mère / fils, le partage d’une expérience corporelle intime pendant les neuf mois de gestation est porteur d’une grande puissance d’imprégnation entre l’une et l’autre, mais le fils est d’emblée un « différent  » de la mère.

Le père est celui dont le corps est le plus lointain une fois que la conception a eu lieu. C’est un homme qui laisse derrière lui une trace, quelque chose de lui qui va rencontrer à travers sa semence celle de la mère, et permettre de soutenir le désir de prendre corps, alors même qu’il ne supporte pas les efforts de la grossesse dans son propre espace corporel. Il ne peut y participer que dans l’intention qui le lie à la femme, et à la mesure de cette intention. Certains pères d’ailleurs développent dans leur propre corps des « événements »  comme des accidents bénins, des prises de poids, qui les associent à cette gestation.

 Quand l’enfant arrive et que c’est une fille, tout se passe comme si la distance la plus extrême entre les deux pôles de la parenté était interrogée : l’homme qui est là se souvient-il d’avoir conçu cette enfant, reconnaît-il en elle quelque chose de lui-même, a-t-il le sentiment d’avoir accompagné cette filiation, lui est-elle une étrangère, voire une ennemie, est-il à même d’accueillir cette autre deux fois plus autre encore qu’un fils ?

La fille met le père devant la question de voir et de donner place au corps de l’autre, dans sa différenciation de génération et de sexe, et à ce titre cet axe de parenté est le plus crucial dans la question de l’amour parent / enfant : c’est celui qui demande la plus grande faculté de transcendance. Aimer l’autre dans sa différence plutôt que le soumettre ou le détruire, c’est l’enjeu de la paternité entre père et fille (entre père et fils aussi bien sûr, mais avec la spécificité d’une identification sexuelle possible à l’autre). C’est en cela que l’inceste père / fille, lorsqu’il a lieu, est bien plus qu’un passage à l’acte libidineux. L’inceste, comme l’ont illustré nombre d’auteurs (Niki de Saint Phalle, Anaïs Nin entre autres) met en œuvre la destruction non pas du corps mais du rapport à soi-même, atteignant l’image du corps, la relation qu’on établit avec lui. Infiniment plus insidieux que la trace physique de la douleur, c’est une tumeur psychique, celle d’une malédiction cruelle. Inversement, un père qui se tient face à son enfant, c’est quelqu’un qui donne du sens à sa présence au-delà de sa fonction de géniteur.

Lorsque je parle de la position de la fille, ce que je nomme «  la fille » est une position intérieure partagée par tous les humains, et pour les garçons aussi bien que pour les filles. Je veux dire par là que ce qui distingue la position féminine dans la filiation, c’est la capacité à recevoir, à écouter, à se souvenir, tout ce mouvement tourné en priorité vers l’intérieur, c’est le corps sensible. Lorsqu’un garçon est abusé par un père ou un oncle, c’est ce féminin en lui qui est visé. Le masculin qui est élan, mouvement vers l’extérieur, assaut, parole, est inhibé par l’abus, détourné de son expression noble, mais c’est déjà un effet de ce que le sensible a vécu.

Cette distinction est importante car de nombreuses personnes victimes d’abus et de violences  sous une forme ou une autre sont encouragées à faire face, s’en sortir, se prendre en main, voire à « oublier »…. Même lorsque ces injonctions sont émises avec « bonne volonté », elles se heurtent la plupart du temps à une réalité : nul ne peut objectivement devenir réellement dynamique dans son désir sans repasser par l’empreinte de sa soumission à l’agression, quelle qu’elle soit. Le corps sensible n’est pas un corps armé, mais une antenne de l’âme, un lieu intérieur où chacun peut recontacter son désir de venir au monde. Ce désir est semblable à une flamme parfois hésitante, incertaine, ou puissante, et brûlant haut. Dans le film Festen, ce sont deux jumeaux, un garçon et une fille, qui sont abusés par un père incestueux. C’est la fille qui se suicide, et c’est cette mort qui décide le frère, malgré sa grande peur, à tenter courageusement de lever le voile sur cette famille et son horreur banale.

Cette histoire illustre bien la pertinence de ce que j’avance pour l’avoir souvent observé : « la fille », en chacun de nous, est cette disposition sensible, exposée, celle qui dans le rapport de force perd toujours, comme le corps qui est une création si fragile qu’un rien peut le détruire ou le tuer. Il est nécessaire d’allier ce côté féminin à la force d’expression et de lutte éventuelle du masculin pour ne pas être ou devenir des victimes, des agneaux soumis au couteau du boucher. Le corps sensible n’a rien d’autre que sa mémoire, sa patience et sa constance  pour faire face. Tous ceux qui ont enduré en attendant la fin d’une situation où un autre les acculait, démunis, savent combien l’humilité est nécessaire pour accepter de ne pas reprendre le dessus dans le rapport de force, et même de devoir renoncer à le souhaiter, sous peine de devenir comme celui qui tente de nous détruire.

La sensibilité de notre corps est sa vulnérabilité. Ce miracle d’ingéniosité qu’est le vivant en nous peut disparaître en une seconde ou quelques minutes si nous sommes en butte à un agresseur.

 Alors qu’en est- il du corps de l’agresseur ?

Tout se passe comme si l’agresseur n’avait pas de perception sensible de son propre corps. Il est anesthésié, ou  bien son corps est un outil, voire une arme, ces trois termes renvoyant finalement à une forme d’équivalence. Autant la victime souffre de sa vulnérabilité comme si seule cette perception d’elle-même lui était accessible, autant l’agresseur semble se caler dans une position mécanique qui est une caricature de ce que l’énergie masculine et active peut évoquer. J’évoquais plus haut que j’avais appris combien le fantôme faisait le lit du vampire, et je confirme que la victime et le bourreau sont les deux pôles d’un couple maudit, dont chacun porte sa part, sans qu’elles soient équivalentes bien sûr, mais emboîtées l’une dans l’autre dans une effroyable symbiose.

La fille c’est donc l’expression du féminin du père, comme la femme est la part non manifestée dans le corps de l’homme. C’est souvent dans cet axe père /fille (ou père / fils, si on écoute le féminin du fils, souvent via son vécu corporel) que va pouvoir se révéler le vampirisme dans son aspect le plus clairement toxique. Dans les rêves, les souvenirs de rencontre sensible entre les enfants (des deux sexes) et leur père, reviennent de façon très récurrente des images descriptives d’absence, ou de  fonctionnement mécanique (jouets, machines en tous genres), ou de scènes où la nourriture figure une représentation désacralisée du corps. Autrement dit, pour rendre perceptible par l’imaginaire le manque de chair dans la relation paternelle, il faut recourir à des transactions fonctionnelles, matérielles, sans affects ni sensations. C’est une précision très intéressante sur la nature de l’énergie vampirique : la prédation ne peut s’établir que parce que l’agresseur est dans un défaut de corps, une absence d’incarnation ( il refuse le travail de devenir présent à lui-même), et qu’il tente de suppléer à ce manque par la voie la plus rapide et la moins douloureuse, en se servant du corps d’autrui pour en jouir sous une forme ou une autre (cannibalisme psychique, abus sexuel, rapport de force). Un homme digne du nom d’humain doit rencontrer sa part de chair, l’autre côté de ce qui le fonde, son féminin intérieur, sous peine de devenir un prédateur, qui fait l’économie de son travail d’humanisation, en déguisant souvent cet abus sous une démesure de manifestations du pouvoir masculin, force, titres, argent, tous supports communs aux sociétés fondées sur l’extériorité et le paraître.

Nombreuses sont les personnes qui entament une démarche  et interrogent leur vécu avec l’image d’un père puissant, doté de nombreux outils (physiques, économiques, professionnels, pour la plupart), un père qui semble dans un premier temps offrir les garanties que la famille attendait d’eux ; c’est en regardant de plus près et en auscultant les traces laissées par les échanges avec ces pères que se lève peu à peu une perception bien différente : derrière cette façade qui va parfois jusqu’à l’arrogance, il y a un néant. Le contact avec ce néant est si redoutable que l’enfant refoule sa perception, d’une part parce qu’elle est en contradiction avec ce que le monde extérieur semble voir et approuver (le référentiel de la réussite et du prestige), d’autre part parce qu’il est troublé dans son évaluation de ce qui est juste par le lien de chair qui le lie à cet homme. Tous ceux qui ont lu et entendu des témoignages de personnes abusées dans leur enfance ont reconnu dans leur parole cette confusion, ce désespoir qui fait que l’enfant pleure en demandant au père de « l’aimer moins » quand il la viole, mais aussi ce désespoir tout aussi poignant qui fut celui de Niki de Saint Phalle quand le psychiatre qu’elle consultait à 20 ans refusa de croire ce qu’il lisait dans la lettre de son père – lettre où il lui demandait pardon d’avoir voulu faire d’elle, à douze ans, sa maîtresse.

 La société est non seulement complice de l’abus, mais elle le propose comme modèle, car ne pas souffrir, cultiver l’anesthésie, rechercher la jouissance, considérer le corps comme une machine et ses fonctions comme des outils, c’est d’emblée être du côté « privilégié » dans le fantasme collectif.

Aucun humain, aucun groupe, aucune société n’évolue au détriment de la reconnaissance de sa propre chair sensible, de sa réceptivité, de sa faculté d’écoute et d’interprétation. Il est nécessaire d’apprendre ou de reconnaître combien nous faisons le jeu du vampirisme sous toutes ses formes lorsque nous nous absentons de nous-mêmes, lorsque nous préférons la jouissance, le confort ou la tranquillité, au chemin de la conscience incarnée dans l’extraordinaire lieu d’évolution qu’est notre corps.

L’axe de la relation père / fille n’est pas à l’extérieur mais à l’intérieur de nous-mêmes. Pour en donner une image nous pouvons dire qu’il est la relation de l’esprit à la chair, et que plus cette relation est faussée ou pervertie, plus c’est le mental, la forme mécanique, dépouillée de sens de l’esprit, qui prétend soumettre et dominer le corps. Ce mental est comme la voix du pouvoir en nous, qui n’a cure de la sensation que pour qu’elle le flatte ou le serve, et qui réfute  tout autre dès qu’il contrecarre sa volonté ou son caprice, à l’image du despote et de son esclave.

Accepter de ressentir, y compris ce qui nous dérange, nous fait souffrir, non par soumission mais pour en tirer un enseignement et avancer dans notre chemin, élaborer un tissage plus serré de ce qui relie les différents plans de notre vie et de notre être, c’est en effet une démarche exigeante. Cela demande de reconsidérer ce que nous avons oublié ou refoulé de notre sentiment intime de responsabilité à l’égard de nous-mêmes et de notre projet d’humain. Si le corps habité et la présence sensible à soi ne sont pas négociables, si notre cohérence ne peut s’établir dans la recherche de jouissance qui cautionne la prédation, il est nécessaire de reprendre contact avec ces deux pôles de l’extrême, ce que le père et la fille représentent en nous. La chair vulnérable et l’esprit qui la domine doivent dialoguer, trouver une relation de parité, non pas sur le mode d’une équivalence, car le corps restera comme une coque vide quand la graine a germé, mais sur le mode d’une alliance, car chacun a besoin de la rencontre consciente avec l’autre pour que l’évolution ait lieu. Sans esprit, le corps n’est qu’une masse confuse de mémoires sans gouvernail. Sans la présence au corps, l’esprit chute dans l’abstraction mentale, la revendication de la distance sans le lien, porte ouverte sur la coupure intérieure et la légitimation de toutes les horreurs.

Cette dissociation qui œuvre à tant de niveaux de notre vie, que nous en soyons conscients ou pas, constitue notre plus redoutable adversaire. Substituant au projet de s’incarner celui de jouir à moindre coût, la dissociation peut à minima n’être que la tentative de ne pas souffrir, sans que l’intention de nuire soit évidente, pourtant elle amène aussi un retrait du vivant, une disponibilité passive qui laisse entrer tous les à peu-près, en négligeant de cultiver la vigilance qui seule amène au discernement.

Vivre pleinement l’éveil de la conscience dans un corps demande d’assumer que ce ne sera pas confortable, que la soumission et la prédation, bien qu’apportant leur lot de bénéfices secondaires, ne seront pas des alliés. Comme le disait Louise Michel, «  Le prix de la liberté est une vigilance éternelle » !

Il n’est pas pour autant nécessaire de se complaire dans le malheur, qui ferait encore le jeu de la dualité, mais de reconnaître que « aller bien », c’est d’abord aller ensemble avec soi-même, âme et corps réunis dans une alliance, et que cette alliance est tournée vers l’autre comme une invitation, et déjà comme une réalité.

Lorsque ces conditions, exigeantes mais indispensables, auront été posées, la rencontre avec l’autre, sous quelque forme que ce soit, changera de nature : le vampirisme ordinaire n’aura plus lieu d’être, car le corps du prédateur et celui de la proie, révélant les démons de l’anesthésie, de la consommation et de la coupure, seront devenus trop humains, soit pour porter à autrui le coup dont chacun sentirait l’écho en lui-même, soit pour laisser dans une soumission passive se propager l’impact des coups.