Il devrait toujours pleuvoir la nuit

 

Et faire beau le jour .La montée des nuages et la descente des pluies sont depuis des millénaires les métaphores du désir des femmes et de la réponse des hommes : dans la tradition chinoise, les brumes qui montent des vallées profondes durant le jour sont les exhalaisons du désir de la terre tourné vers le ciel, et les pluies venues d’en haut sont l’expression de la fécondation céleste. C’est un dialogue cosmique entre le ciel et la terre, à l’image de ce que pourrait être celui d’un couple amoureux , sans rapport de force, sans espoir déçu ou promesse non tenue, sans captation ni soumission, mais une harmonie circulante, respectueuse de l’identité distincte de chaque partenaire, sans laquelle le dialogue ne peut avoir lieu. Il existe une idée simple et fascinante dans cette même culture chinoise, qui dit que «  le yang doit descendre et le yin ne doit jamais monter » . Le yang bien sûr c’est cette énergie masculine que nous connaissons sous bien des formes , généralement actives, visibles, urgentes voire violentes, comme la lumière et la chaleur. Accepter que l’évolution du masculin soit de descendre, donc d’aller vers la terre, le féminin et le corps terrestre, c’est une proposition intéressante à se remémorer dans un contexte où les valeurs masculines de réussite, concurrence, suprématie, profit, prétendent anéantir la validité de tout autre postulat. Le yang qui ne veut pas descendre conduit à l’abstraction, aux contenus vides de substance, au vampirisme. C’est un feu vide qui brûle sans réchauffer, sans cuire, sans transformer.

Pourquoi le yin ne doit il pas monter ? Le yin est différent du yang comme la terre est différente du ciel, et son évolution n’est pas de devenir comme l’autre mais de connaître sa propre spécificité. Contrairement à ce que bien des dérives ont tenté de nous faire croire, l’évolution des femmes n’est pas de mener des vies d’hommes, la réalisation de soi n’est pas de rivaliser avec celui que nous ne sommes pas. Le yin est féminin comme la matrice, la grotte profonde, et lorsque la matrice est laissée vacante, voire béante, car la conscience n’y est plus, le corps devient fantôme.

La tentation du yin de monter vers le ciel c’est comme une eau qui ,au lieu de rester dans son lit et de nourrir la vie, déborde, envahit, crée des tsunamis et des noyades. La nature du yin, c’est de rester en rapport avec la profondeur, à l’image du corps terrestre qui est relié au vivant par les orifices, le temps des saisons, et aux morts par la mémoire, les héritages, la nourriture tirée du sol et des sacrifices.

Le feu et l’eau doivent se rencontrer pour se transformer mutuellement, mettre en commun les forces de leurs natures spécifiques, inventer l’eau tiède, image des fluides et de la semence fertile en milieu accueillant.

Il devrait toujours pleuvoir la nuit, quand les femmes et les hommes se sont désirés pendant le jour et que la nuit étend sur eux un manteau d’ombre propice à l’intime, aux épanchements réciproques. Alors il ferait toujours beau le jour, quel que soit le temps.

Juin 2010