Co-errance, cohérence…

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CO : ensemble

Errance : marche incertaine, sans origine ni but bien définis, marquée par une durée permettant à l’aléatoire d’apparaître.

Cohérence : qualité de ce qui s’assemble harmonieusement , parfois à partir d’une disparité originelle, mais toujours dans une intention convergente des parties engagées, et qui se manifeste au final comme dépassant la somme consciente de ces intentions.

Autrement dit, la cohérence ne naît pas d’une addition extérieure mais d’une fructification entre l’interne et l’externe.

Les co-errants sont à mes yeux tous ceux qui réunissent ces trois aspects.

La co-errance à laquelle nous sommes invité-es se déroule sur de multiples plans : nous sommes plusieurs personnes,, donc des unités complexes et diverses dans leurs origines, leur parcours, leur ressenti, et cependant désireuses de tisser ensemble une trame révélatrice d’un sens, celui de notre engagement dans le moment présent qui nous rassemble. Mais c’est peut- être aussi, en amont de cette actualité, un sens déjà existant dans notre mémoire, ce qui a traversé les obstacles, les oublis, c’est le désir de vivre en accord avec une loi dont nous gardons l’intuition, et que nous mettons à l’épreuve de notre vie et de nos rencontres pour qu’elle se révèle et nous permette de formuler ce que seraient les conditions de l’éthique entre les humains.

Le caractère nomade, fluctuant, des rencontres prévues entre nous est l’occasion d’interroger à chaque fois la persistance et la persévérance de notre désir, comme pour le nomade qui démonte sa tente avant de reprendre la route, confiant dans l’inspiration qui le guide vers un nouveau campement. Si un empêchement survient, que la rencontre prévue n’a pas eu lieu et temps pour se cristalliser, celui ou celle qui s’était engagé sur ce chemin dormira à la belle étoile solitaire de son désir et devra interroger la pertinence de l’inspiration qui l’a mené sur cette voie. L’absence de résultat, voire même l’échec, sont partie intégrante de la cohérence comme l’absence participe de la co-errance. Parfois la justesse passe par l’épreuve du manque, de la privation, du dénuement, comme du doute et du retrait, car le but de la cohérence n’est pas le confort, ni la satisfaction, ni le défoulement. Accepter le désagrément c’est donner une chance à la vie de nous enseigner une voie vers le bonheur, sans faire l’économie d’un sens qui nous dépasse et en même temps nous accompagne silencieusement. Le caillou qui gêne aujourd’hui notre marche et nous ralentit est peut- être un allié qui nous évite une dangereuse précipitation.

La mise en commun de nos intentions pleines d’espoir que l’harmonie existe et puisse se révéler est douloureuse, souvent décourageante, mais elle est ce qui nous permet de mener à bien une véritable expérience des conditions nécessaires à des engagements sensés, désirants, humains . Si elle est traversée de difficultés c’est pour aller vers la joie et la paix, aussi bien à l’intérieur de chacun-e qu’entre les membres assemblés. A l’image d’un corps rayonnant de conscience et donc de santé dans le sens le plus noble et le plus plein du terme, la co-errance et la cohérence se définissent par un mouvement global n’annulant , ne refoulant et n’exaltant aucune partie de ce qui les compose au détriment ou au profit d’une autre. L’intérêt général est celui de chacun-e, et celui de chaque membre s’enracine dans l’universel. C’est parce que la mise en commun passe par la singularité de chaque personne que le « co » est possible, c’est parce que nous sommes plusieurs à la risquer que l’errance devient une manière d’interroger le destin.

Se rencontrer en chair et en os sans autre but que de mettre en lumière ce qui à la fois erre et en même temps se sent accompagné est le seul enjeu de nos rendez -vous . Nous acceptons comme signifiant ce qui se déroule et aussi ce qui refuse de se dénouer dans ces croisements, partant du principe que rien dans notre vie n’est irrémédiablement cloisonné , sans pour cela mettre en jeu une « lecture de signes «  effrénée dans les évènements qui se présentent, mais en écoutant le ressenti que nous en avons, la manière dont il met en mouvement notre pensée individuelle et commune.

Finalement c’est de la nature même de la réalité que nous essayons je crois de nous faire une impression plus juste, en enracinant en nous mêmes notre capacité de penser, et cela sans faire l’économie de la confronter à celle d’autrui . Pour cela il a fallu des conditions : du désir ( se présenter au rendez vous ) de l’écoute ( le bavardage s’est spontanément exclu ) du respect ( nos différences d’origine sont patentes ) de la patience ( tout n’est pas donné d’emblée) et de l’humour ( nos échecs sont des enseignements amusants ).

Pour l’ensemble de ces raisons je vois dans la co-errance une tentative joyeuse mais exigeante de créer les conditions d’une expérience qui n’est ni professionnelle ni amicale, quelque part entre les deux ou les englobant dans une dimension plus vaste, qui est peut être celle de la condition humaine lorsqu’elle devient réalité tangible.

Septembre 2010