Mon corps n’appartient ni à ma famille ni à mes ancêtres

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Nous recevons par nos lignées et via nos parents les éléments indispensables à la création du corps . La perspective transgénérationnelle permet de constater que le corps est le maillon qui témoigne de notre loyauté, souvent inconsciente, à l’égard de notre famille, et combien nous en payons le tribut par des symptômes et des manques . Jusqu’où alors pouvons- nous prétendre que ce corps nous appartient, et que nous en disposons librement ? L’abus sous toutes ses formes, y compris celle de l’inceste, ne s’appuie –t -il pas sur ce pré- supposé que le corps de l’enfant est un objet appartenant à sa famille ? Comment nous différencier alors de notre soumission à un système qui nous nie, tout en assumant ce qui se passe dans ce lieu de l’intime, notre chair ? Jusqu’où faut il payer les dettes, et le corps en est –il une ?

A travers le cheminement de la psychogénéalogie puis de l’analyse, j’ai vu que chacun devait à la fois reconnaître où se logeait son appartenance à son sang, faute de quoi la prise de corps ne pouvait se faire, comme dans la psychose, et aussi que nous devons nous approprier ce corps et le faire nôtre , pour accéder à notre légitimité d’humain, que nul ne peut nous remettre ni nous contester, car elle se fait dans l’intime de chacun, et seulement s’il en a le désir.

Mon corps n’appartient ni à ma famille ni à mes ancêtres

(Le prologue de cette intervention est manquant )

Après la sortie de l’illusion d’être libre, on découvre qu’on est relié, et relié par des choses que l’on ne contrôle pas. Cette découverte peut émerveiller, elle peut aussi effrayer, mais elle ne peut aucunement se négliger. C’est ce que l’on peut peut-être appeler le monde du subtil : ce n’est plus directement tangible, concret, incarné, ce n’est pas forcément suivi d’un symptôme, mais c’est subtil.

Je rappelle à ce propos que dans toutes les traditions, le chamanisme, le yi-king, par exemple, on insiste toujours beaucoup sur le fait que pour s’adresser aux livres d’oracle, aux esprits, il y a un protocole strict. On ne doit pas faire n’importe quoi pour aller dans ces endroits-là. La manière dont certains se vantent de faire du chamanisme, de prendre de l’ayahuasca, voire de pratiquer le channelling, peut prêter à rire. Ce sont des biais par lesquels on prend contact subtilement, mais la question est de savoir avec qui, avec quoi, et les effets qui en résulteront. Or cela demeure mystérieux et dénote l’ardeur de jeunes occidentaux qui découvrent que le subtil existe, que le monde n’est pas que matière, mais leur démarche est naïve, parfois arrogante, en tout cas elle n’est pas juste. Par ailleurs, comme le subtil existe, c’est une réalité de perception, il est possible d’y faire son marché, et en particulier d’y chercher -et d’y trouver- du pouvoir.

Il s’agit d’un pouvoir énergétique (beaucoup de gens qui ont du charisme ont une relation particulière avec les morts, souvent un ou deux morts très proches de leur histoire), ou d’un pouvoir psychologique qui nous permet d’avoir de l’ascendant sur autrui. D’une certaine manière, c’est comme si on pouvait se charger en lumière à cet endroit-là, mais cette lumière-là est froide. Elle ne réchauffe pas mais elle brille. On la voit de loin. Elle attire mais elle peut aussi faire chuter.

Pendant des années, de façon pas très consciente, j’ai travaillé en utilisant beaucoup des intuitions médiumniques, des canaux par lesquels je pouvais passer. Un jour, à la fin d’un travail fait ensemble, un jeune homme m’a dit qu’il était intrigué par le fait que j’avais l’air de souffrir pendant les séances. Il avait raison car j’effectuais une torsion pour rentrer dans l’univers de l’autre, faire en quelque sorte les courses à sa place et revenir avec les informations pour le sauver et lui en donner pour son argent, tout cela sans voir que cela peut continuer à fonctionner à l’intérieur du système de l’emprise. Je pense sincèrement que c’est un endroit très difficile à repérer en soi et dans la relation avec l’autre. C’est en ce sens que le vampirisme, et la stratégie vampirique d’une manière générale, sont très intéressants à étudier car ils donnent beaucoup d’indications sur ce qu’en effet on risque de perdre en cédant à cette illusion.

On peut évoquer l’image de la toile d’araignée dans le sens où dans le subtil, comme sur une toile d’araignée, le fait d’agir à un endroit fait vibrer toute la toile, un peu comme ces gens qui sont très intuitifs. Ils n’ont pas forcément beaucoup de cœur, ni de bonne volonté à votre égard, mais ils sentent les choses, y compris pour vous nuire.

Or ce n’est pas parce que l’on sent les choses qu’on est dans un sensible habité, que l’on a du cœur. Ce n’est pas pour cela qu’on a du cœur. On le voit très bien au niveau de l’inconscient des familles : quand une personne travaille, elle est tout d’abord émerveillée car elle fait son travail avec modestie mais cela semble entraîner des changements positifs dans toute la famille. En général il y a un retour de bâton, une sorte de désillusion qui rappelle qu’effectivement la toile familiale, la toile psychique a enregistré un mouvement. Quelque chose y a été palpé, interrogé, mais cela ne dit en rien que tous les individus qui constituent cette famille aient fait le choix d’évoluer, car cela est un tout autre enjeu.

La question est de savoir ce qui fait qu’on arrive dans cet espace et pourquoi c’est si difficile d’en sortir.

On comprend bien que pour y arriver, on est parti de son symptôme, on souffre, on essaie de comprendre pourquoi, on commence à comprendre pourquoi, on est content de constater nos progrès, on ne s’agite pas dans le vide, on n’est pas juste une viande qu’on met sur l’autel du chirurgien, qui fait son travail et puis tout est fini. On est content d’évoluer avec ça.

Ce qui nous y amène, c’est probablement cette loyauté dont je parlais tout à l’heure, qui fait que nous avons l’impression d’éclairer notre participation au vivant. Mais qu’est-ce qui nous empêche d’en sortir ? C’est une vaste question. On ne cesse de dire que l’on en sort car on a vu, mais autre chose va se présenter. Et là, la question du travail sur les lignées paternelles est cruciale, non pas d’un point de vue historique (je me suis beaucoup détachée d’un point de vue historique de la généalogie), mais sur la manière dont les intentions du père nous ont portés, en tant qu’enfants, dans le vivant. Là encore, j’ai pu constater que, plus les contacts avec les morts étaient pervertis, moins les pères avaient fait leur travail de père. Plus il y a un rapport d’emprise avec les morts, plus il y a de contact direct entre des loyautés (souvent dans les lignées maternelles pathogènes) et un individu, plus il faut observer comment le père a fait son travail, et lorsque les choses se présentent ainsi, je n’ai pas encore vu d’exemple où il l’ait bien fait. Or le père, y compris en thérapie, y compris chez beaucoup de gens qui ont travaillé avec une grande générosité, plus précisément la position du père, est intouchable.

Un de mes patients m’a fait part de sa prise de conscience de la perversion : il la voit, il peut la nommer, et puis soudain, et il se dit qu’il exagère, que les choses ne sont pas si graves. Il y a en effet, dans le rapport de confrontation avec la transmission paternelle, une part insaisissable très difficile à interroger. C’est sûrement la raison pour laquelle, sans mauvaise volonté, beaucoup de patients s’enferment parfois longtemps dans les problématiques avec leur mère.

Quant au père, on dit par exemple qu’il n’était pas là, comme si cela n’avait aucune importance, comme si l’on était toujours pris à l’intérieur d’un déni, comme si pour le père tout était normal, son absence, son incapacité à nous supporter, nous protéger, nous soutenir, nommer, séparer… Et si en plus on ajoute qu’il travaillait beaucoup !

Q : N’existe-t-il pas un déni important par rapport aux pères dans les services sociaux et la justice ?

Absolument. On voit bien que lorsqu’on dit que cet univers dont l’ancestralité témoigne particulièrement est le subtil, c’est-à-dire le non visible ou bien l’invisible, il faut garder en mémoire que le père est le gardien, le détenteur de cet espace de l’invisible, et là on comprend bien pourquoi le père est si difficile à voir. La mère est bien là, elle a donné du corps, elle donne à manger, le maternel est massivement passé dans le visible, car la mère donne à voir dans le visible, alors que pour le père, on n’arrive pas bien à voir tellement c’est drapé dans l’invisible. Cela a des effets d’une complexité, et en même temps d’une grossièreté incroyables dans notre vie, comme pour le patient que j’évoquais tout à l’heure qui ne percevait plus la perversion car si tout le monde agit ainsi, alors pourquoi s’offusquer ?

Q : Tout peut facilement s’écrouler pour le père, alors que la mère, c’est donné pour la vie, même si on la malmène, non ?

C’est pourquoi je dis que ce sont des instances, et pas seulement des individus. Il est possible de connaître du père en soi même si l’on a perdu son père in utero (c’est le cas d’une personne avec qui je travaille), mais la douleur en nous est dans la distance entre l’intuition qu’on a de ce que le père doit être (on parle bien ici du rapport au subtil et à l’invisible) et la réalité de ce qui a eu lieu. Il est vrai que les pères infantiles en particulier –trop petits, trop faibles, ceux qu’il fallait protéger parce que la mère était surpuissante- sont mis sous cloche et on n’interroge jamais leur position d’individu. On leur donne un blanc-seing d’emblée. C’est ce qu’ont tendance à faire les services de justice, d’éducation, et c’est ce que l’on entend par exemple à propos du père pervers, à savoir qu’il ne faisait que plaisanter. La mère est dupe et le père joue avec l’enfant. Pendant environ neuf mois la mère a répondu à la demande de l’enfant. Il a donc une expérience de la confrontation avec le corps de la mère qui est dans la réalité ; en revanche, pour le père, tout est beaucoup plus évanescent. Il était là à la conception, parfois il est là pendant la gestation (mais pas toujours), parfois il est là à l’arrivée (mais pas toujours). Donc le père, c’est une petite certitude au début (assez relative), et après, c’est beaucoup d’incertitude. C’est beaucoup de choix, de liberté dans la possibilité de se positionner, mais ce n’est pas un acquis. Il doit décider de reconnaître l’enfant, de lui donner son nom (tous les chemins par lesquels le père peut se rendre père à l’égard de l’enfant), mais il peut aussi ne pas le faire. Donc l’enfant, en tant que sujet, doit chercher à établir son rapport au père à partir de lui-même et pas seulement à partir de ce que le père veut bien lui accorder. Or dans le travail, à l’usage, on se rend compte que plus on reste enfermé dans la trame générationnelle, plus il s’avère que le père lui-même en est complice, c’est-à-dire que le père a un rapport au minimum sans élaboration avec tout ce qui relève de la mort, à savoir mourir, les morts, la transmission des morts aux vivants et réciproquement, tout cet espace de la mort et des morts, et parfois même sa propre mort. Avoir un père suicidaire par exemple n’est pas simple du côté du subtil. En conséquence, nous pouvons dire que ce qui rend si difficile le fait de sortir de cet espace, c’est notre loyauté au papa que nous avons eu plutôt qu’au père que nous pourrions soutenir de l’intérieur. Le père, dans le meilleur des cas, devrait donner non pas un savoir-vivre mais un savoir mourir ou un savoir-vivre avec la mort, une capacité de discernement avec les morts. Or peu de pères sont dans cette situation. Soit ils ont peur de mourir, soit ils jouent les patriarches et après eux le déluge, avant eux pas d’ascendants. Il y a aussi des pères qui font de la mort un chantage, et ceux qui utilisent la mort comme une menace. Il y a des pères meurtriers, de ceux qui disent : « Je suis plus fort que toi, je t’ai tiré des limbes et je peux t’y renvoyer ».

A la lecture de nombreux ouvrages d’Elizabeth Kübler-Ross, une question s’est imposée à moi : comment se fait-il qu’avec une telle qualité d’engagement à l’égard des enfants malades, elle ne s’interroge jamais sur le pourquoi ils tombent malades ? Elle explique que ces enfants sont lumineux, clairvoyants dans leur manière d’analyser leur maladie et même de prévoir leur mort. Ils savent dessiner leur tumeur, décrire leur maladie de l’intérieur, mais jamais EKR ne se demande pourquoi un enfant de cinq ans choisit d’avoir un cancer et de mourir, certes rayonnant, mais de mourir. Or cela n’arrive pas par hasard. Il me semble qu’à un moment, j’ai pu envisager de formuler une hypothèse.

Lecture d’un extrait de Mémoires de vie, mémoires d’éternité

d’Elizabeth Kübler-Ross.

EKR est née dans une famille de quatre enfants, composée d’un garçon et de triplées. Des trois sœurs, c’est Elizabeth qui a le moins de crédit. On la confondait toujours avec les autres, ce qui semble indiquer qu’elle était plus dans le non visible, et que pour elle la question de l’identité était un peu problématique. Dans l’extrait de Mémoires de vie, mémoires d’éternité, elle dit son amour des animaux et précise qu’enfant, elle avait créé un hôpital pour animaux blessés. Elle raconte aussi un épisode très douloureux de son enfance. En effet, elle s’occupait avec beaucoup de joie des lapins de la famille, et était particulièrement attachée à l’un d’entre eux, Blackie, à qui elle confiait ses peines. Son père lui demanda, sans aucune raison valable, de sacrifier un par un ses chers lapins pour agrémenter les repas de la famille. La mort dans l’âme, elle s’exécuta, sans jamais remettre en question la demande cruelle de son père. Cela ne l’empêchera pas d’accompagner son père dans les derniers jours de sa vie avec beaucoup de compassion, de gentillesse et de patience. Je suis impressionnée que l’on puisse à ce point cautionner la cruauté du bourreau, se soumettre à l’injonction de celui qui nous demande de sacrifier ce qui est le plus cher à notre cœur. EKR en parle comme si ce sacrifice était justifié par des raisons économiques, ce qui n’était pas le cas. C’est comme si l’inceste était une question géographique ! On voit bien, dans l’attitude du père, la jouissance de faire souffrir autrui. EKR a fermé son cœur pour pouvoir survivre à sa famille.

Q : N’aurait-elle pas pu dire non, ou tout au moins refuser de sacrifier Blackie  ( le dernier lapin, et son préféré ) ?

C’est l’endroit où notre participation à l’enfer pose question. Elle aurait pu en effet refuser d’obéir, faire une fugue, ne pas aller à l’école. En quelques lignes, EKR dit très bien l’essentiel. Et quelle est la personne qui ne s’est jamais soumise de la sorte ? On obéit, on oublie même de se poser la question. La soumission vient prendre la place de notre rapport à nous-même. Ce que j’évoquais tout à l’heure, à savoir notre soumission à ce qui apparemment est une si jolie loyauté à l’égard des ascendants, interroge sur la liberté que nous ne prenons pas de refuser de nous soumettre à des injonctions qui nous sont faites.

Q : Qu’en est-il de l’influence des morts sur les vivants ?

L’influence perverse ne peut avoir lieu que dans la mesure où une porte est encore ouverte, mais nous pouvons mettre longtemps à trouver l’origine du courant d’air. C’est bien là que le père en nous, notre rapport au père, est responsable d’un savoir-vivre avec les morts, d’un savoir mourir et d’un savoir penser la mort. Plusieurs personnes avec qui j’ai travaillé avaient un père qui ne savait pas faire un deuil, parfois de manière très évidente lorsque le père ne peut pas évoquer ses morts sans fondre en larmes ; on ne peut rien dire, rien toucher, c’est comme une tumeur psychique dont on ne peut s’approcher. Dans ce cas la plupart du temps au moins l’un des enfants (mais le plus souvent chacun à sa manière) va essayer de faire quelque chose avec ces morts que le père ne peut pas digérer car c’est le seul endroit où le père a l’air sensible et réactif. La position de l’enfant est très particulière car nous naissons à l’intérieur d’une famille avec le désir d’établir des liens. Comme la parenté est une structure préalablement inscrite en nous, nous avons l’intuition de ce que nous voudrions vivre avec notre père et notre mère, et nous sommes tellement désireux de le vivre (et parfois aussi tellement effondrés par ce qui nous est proposé) que nous établissons un compromis. Or dans le compromis, on se soumet. Si notre père par exemple ne sait pas digérer ses morts, penser sa propre mort (un homme de quatre-vingt-cinq ans qui refuse de faire son testament parce qu’il trouve que c’est trop tôt), que fait-on pour rentrer en contact avec lui ? Comment peut-on établir une relation sensible ? Le premier réflexe d’un enfant qui veut aimer –et nous naissons tous avec le désir d’aimer même si c’est parfois difficile à soutenir- c’est de trouver un moyen d’exister dans le regard de ce parent-là. Même s’il existe des mères très pathogènes, leur existence est très tangible, comme cela a été évoqué. En revanche, il est difficile de savoir ce que le père nous a donné. Souvent, en tout cas dans la pathologie, les pères se définissent plus par ce qu’ils ont refusé de donner et ce que l’enfant a dû inventer de l’intérieur. Or l’enfant ne se rend pas compte que c’est à l’intérieur d’un système corrompu qu’il essaie d’inventer quelque chose. A la fois cela nous conduit à faire notre apprentissage mais cela ne nous dit rien de notre soumission puisque nous nous situons à l’intérieur de cette soumission.

Q : L’enfant a-t-il peur de ne plus appartenir à l’arbre généalogique, d’être déraciné ?

Il a peur de repartir dans les limbes. Le père a une fonction séparatrice, il incarne la loi, et c’est celui qui nomme. On comprend bien que si le père est incapable de vous nommer, qu’il vous renvoie dans les limbes en vous traitant comme une chose inexistante, que non seulement il ne vous sépare pas mais qu’il vous recolle au contraire à toute l’emprise qui, d’une façon ou d’une autre, cherche à évoluer à travers les lignées et va prendre corps à travers les problématiques de l’enfant, que reste-t-il alors ? Être père, penser le père sont de grandes responsabilités. C’est si difficile que peu de gens le font. Cela ne veut pas dire que les pères n’existent pas, mais ce n’est jamais facile.

J’ai évoqué tout à l’heure cette patiente dont la mère repartait en hôpital psychiatrique à chaque fois qu’il y avait un mort dans la famille. Or son père ne se réveillait jamais autant que dans ces moments-là, des moments de pleine santé pour lui.

Il est aussi très étonnant de constater à quel point, quand le père ou la mère meurent, ils peuvent laisser dans leur sillage une sorte d’appel d’air, comme si leur enfant devait presque réinterroger sa présence à lui-même pour savoir s’il ne devrait pas mourir avec le parent décédé, et se demander s’il a le droit de rester du côté des vivants. Cette situation est symptomatique de l’absence de vrai travail de la paternité. Il devrait être possible de pouvoir distinguer clairement les vivants des morts, sans pour autant exclure les uns ou les autres. Le matérialisme a résolu le problème en disant qu’après la mort tout est fini, il ne se passe plus rien. Or on voit toutes sortes d’exemples qui prouvent que c’est faux. Les choses sont bien plus complexes. On ne peut guère se contenter de dire que le subtil existe, et que dans l’invisible il y a des morts qui s’agitent. Les rituels de toutes les cultures ont une fonction séparatrice, celle de dire ce qui appartient aux uns, ce qui appartient aux autres, et le protocole à établir pour pouvoir se rencontrer sans confondre les espaces.

Je travaille beaucoup autour de l’inceste et on entend à demi-mot que tout ce que je viens de dire est l’anti-inceste par excellence, à savoir une parole qui sépare, qui tranche, qui nomme, qui distingue et qui est capable de dire ce qui est de l’ordre du subtil, mais aussi ce qui dans le subtil peut être flou. La séduction en particulier peut être un piège et avoir un père séducteur pose problème. Cette capacité s’apparente à la notion d’exorcisme : réussir à nommer cette force démoniaque qui a pris possession de l’autre avec une telle justesse qu’elle ne peut pas ne pas être reconnue et devoir sortir. C’est un gigantesque travail qui demande, pour le masculin qui a cette capacité, d’être chevillé à son propre corps d’une façon impeccable.

Pour revenir à la question du corps, ce qui semble manquer dans notre culture contemporaine et dans notre quotidien, c’est un rapport au père où celui-ci puisse avoir un vrai corps, c’est-à-dire un corps investi, habité, un corps responsable, et non pas un corps hiérarchique, mental, économique, abstrait (plus les pères sont abstraits, plus ils font des ravages). Un père doit avoir du poids dans ses chaussures, ce qui ne veut pas dire qu’il doit s’agiter dans le monde de la pulsion et se débarrasser de toute l’énergie qui l’encombre en faisant des passages à l’acte ou en buvant. Un père, c’est quelqu’un qui peut contenir la responsabilité d’être dans son corps sans que cela le mette en déflagration. Quelque chose de rare en somme ! Les hommes politiques, par exemple, devraient être des vrais pères, à savoir des gens avec le sens des responsabilités, un sens qui doit s’incarner en passant par leur individuation mais pour le bien du collectif. Dans la réalité, on voit bien qu’il y a de la déflagration à plusieurs étages (pouvoir, sexe…), or être père, c’est descendre au niveau de l’enfant, non pas comme si l’on était soi-même un enfant, mais dans une qualité de parole et d’engagement où il est possible d’établir un lien avec cet autre qui est d’autant plus autre que, contrairement à la mère, on ne l’a pas porté dans son propre corps. Dans le cas de la fille, l’altérité est encore plus marquée car, étant d’un autre sexe, elle est plus étrangère à son père que ne l’est le fils. Un père qui agresse sa fille, dans l’inceste par exemple, est un père qui dénature le féminin en lui, toute sa possibilité d’incarnation dans une réalité qui est vraiment une altérité car la fille est à la fois une étrangère et une héritière.

Je voudrais établir un parallèle avec le baptême chrétien. Originellement l’aspirant au baptême était immergé dans l’eau presque jusqu’à la suffocation. Le but était de le remettre en contact avec son âme, au point qu’il risquait même de mourir, afin qu’il renaisse dans le monde des humains en étant nommé comme un humain et pas seulement né dans un corps. Il faut donc repasser par un état très proche de la mort et de la fréquentation des morts, mais il faut en revenir. Dans le chamanisme on entend très souvent, comme une sorte d’axiome, que le chaman est celui qui sait aller chez les morts mais qui sait aussi en revenir. En effet, tout le monde est capable d’aller chez les morts mais il faut savoir en revenir. Nous sommes tous capables de nous soumettre et de partir très loin dans la soumission à la corruption (comme EKR au bord de la suffocation en raison de l’agression de son père), mais il faut savoir donner un coup de pied au fond de la piscine pour revenir à la surface, autrement dit se réclamer de sa filiation intérieure plutôt que de se soumettre au papa qu’on a eu. Ce sont des seuils. L’expérience nous permet de percevoir qu’autant naître est un seuil, un endroit qui nous fait passer de l’invisible au visible, autant mourir est un seuil aussi, qui nous fait passer du visible à l’invisible. Ce sont des passages, mais des deux côtés il nous faut des gardiens, des guides, pour les baliser. Nous naissons et nous mourons seuls, mais dans la mémoire humaine de ce qui doit se cristalliser dans le passage pour que cela ne soit pas juste un effondrement ou une plate mise au monde qui ferait de nous des objets fabriqués. Notre but est d’évoluer et non d’avoir du pouvoir ou d’être immortel comme les vampires. Je reviens sur l’exemple d’EKR pour rappeler que l’effet le plus tangible et peut-être le plus difficile à saisir de ces relations corrompues avec l’énergie paternelle, c’est justement notre vie subtile, à savoir non pas directement nos symptômes trop visibles ou concrets mais notre vie de relation sur le plan le plus large, au niveau de notre santé ou même de notre rapport au monde. L’exemple d’EKR est à cet égard exemplaire : elle a œuvré avec une énergie et une générosité exceptionnelles mais jusqu’à la fin de sa vie elle a subi des décharges de haine, de violence, des attaques et des critiques d’une virulence rare de la part de son entourage. Par exemple lorsqu’elle était professeur dans une université américaine, ses collègues l’avaient surnommée « le vautour ». Vers la fin de sa vie, elle avait créé un hôpital pour enfants sidéens dans une maison qui lui appartenait et cette maison a été incendiée par ses voisins qui l’appelaient « la charognarde ». Son contact avec la mort a toujours été désigné avec mépris, violence, haine, et je suis persuadée qu’elle était toujours réglée sur la fréquence de la relation qu’elle avait engrammée avec son père, et ce malgré tout le travail accompli. C’est dire à quel point ce rapport-là est pervers. On peut avoir l’impression de faire beaucoup, avec beaucoup de cœur et de générosité (ce fut le cas pour EKR), si l’on ne voit pas l’endroit où l’on a accepté de se soumettre et où l’on continue de se soumettre, la plupart du temps dans le déni que le mal existe et qu’on l’a rencontré, la situation perdure.

Le corps est donc l’endroit où nous vérifions la qualité de liberté que nous avons pu acquérir vis-à-vis de ces mémoires. Je crois que l’on a tendance à quitter la vie par une porte très proche de celle par laquelle on est entré. Françoise Dolto, qui a eu une enfance douloureuse, est morte d’une maladie des poumons qui l’empêchait de plus en plus de respirer ; cela ressemble beaucoup à la sensation éprouvée lorsqu’on est étouffé de chagrin. EKR, quant à elle, a été alitée les deux dernières années de sa vie, paralysée suite à un accident cérébral. Elle est morte dans la position d’un enfant dont on devait s’occuper tout le temps, comme le nouveau-né au début de sa vie dont on s’occupait peu ou mal. Elle a réussi à devenir quelqu’un dont on s’est mieux occupé en tant que bébé. Cela incite au courage. Il faut de la détermination pour mourir mieux qu’on est né. Il ne faut pas sous-estimer la réalité de l’emprise, ne pas croire que soulever le lièvre de la loyauté à l’ancêtre va tout résoudre. Si nous sommes soumis à des emprises généalogiques, c’est parce que nous n’avons pas rencontré un père digne de ce nom et que dans un premier temps nous avons fait comme si cela n’était pas le cas. Nous avons fait semblant, nous avons collaboré. Je pense que nous ne pouvons qu’assumer ce que nous avons rencontré de notre père, mais cela n’est pas du tout pareil que de l’accepter pour s’y soumettre. Notre seul salut est de le voir, le reconnaître pour ce que c’est, le soupeser et le transformer.

L’inceste est une caricature d’un discours qui dirait : « Puisque je suis ton père, j’ai le droit de t’aimer comme je veux », or l’enfant a toujours le droit de dire : « Moi, je ne sais pas si je t’aime, je ne sais pas s’il y a les conditions pour t’aimer et j’ai besoin de temps pour voir si ces conditions existent ». Quand un enfant essaie de se positionner ainsi, et spontanément beaucoup le peuvent, on lui dit trop souvent : « Tu n’es pas gentil, avec tout ce que ton père a fait pour toi », comme s’il était évident de devoir aimer ses parents. Rien n’oblige les enfants à aimer leurs parents, et réciproquement. En revanche, les parents sont responsables de leurs enfants et il est juste pour les enfants devenus adultes d’être responsables de leurs parents vieillissants. L’amour est une tout autre affaire. Il ne peut y avoir d’amour s’il n’y a pas eu la possibilité de choisir en toute connaissance de cause. Sinon, on prostitue l’alliance et on en fait une sorte de coucherie psychique.

Q : Je m’interroge sur la raison pour laquelle un enfant choisirait de mourir.

Un enfant n’a pas le même accès au langage qu’un adulte. Il peut être tout à fait sincère dans ce qu’il dit mais il n’a pas encore la possibilité de nommer les choses de manière fine. Il a beaucoup de spontanéité mais il est encore trop proche de son intuition d’âme pour avoir élaboré un langage en rapport avec son ressenti. Les enfants malades dont EKR s’occupait étaient parfaitement capables de dessiner leur maladie, son stade d’évolution, ils savaient le moment où ils allaient mourir et comment ils allaient mourir. Du point de vue de leur intériorité, ils savaient beaucoup de choses, mais ils ne savaient pas dire ce qui concernait leur extériorité, c’est-à-dire le monde autour d’eux. Ils étaient incapables de nommer cela. Je crois que la plupart du temps quand un enfant tombe malade et qu’il meurt, ou même qu’il se suicide, c’est faute de pouvoir accéder à un langage qui lui permettrait de nommer la réalité de ce qui est en train de se dérouler. Les tentatives de suicide sont toujours des tentatives de langage.

Q : Ces enfants malades seraient donc plus évolués sur le plan spirituel ?

Absolument. Je pense qu’elle-même avait eu un moment d’hésitation, d’où sa grande empathie avec eux. On comprend beaucoup mieux les morts quand on a failli mourir soi-même, ou quand on a désiré mourir plutôt que de rester.

Q : Que peut-on dire de l’endroit où elle n’interrogeait pas la cause de la maladie de ces enfants ? Son aveuglement ne provient-il pas de sa persistance à ne pas remettre en question la place du père ?

Complètement. Elle accepte l’événement avec du chagrin, avec de l’empathie, mais quand même comme une fatalité. Elle n’interroge jamais, en amont, la place du père, alors que quelque chose du père existe en nous, le père est là à l’origine en nous. Quelque chose s’est tenu là au début d’une rencontre et peut continuer à être soutenu intérieurement.

Q : Peut-on faire un rapprochement entre la soumission de l’inceste et la soumission des individus aux institutions, les discours patronaux étant parfois de l’ordre de l’inceste ? Dans une réunion de managers, j’ai employé récemment l’expression « père incestueux », et cela a fait frémir l’assemblée. Par rapport à la vague de suicides qui a eu lieu il y a peu de temps dans une entreprise, on peut se demander comment les gens sont amenés à accepter l’inacceptable. Ont-ils eu une histoire personnelle ou transgénérationnelle douloureuse ? Qu’est-ce qui peut conduire des individus à se rétrécir à ce point-là ?

Je suis tout à fait d’accord. Il me semble que, dans tous ces niveaux de rapports humains, la fonction l’emporte toujours sur l’intériorité des individus. Le véritable interdit est, selon moi, d’avoir une intériorité. Ainsi, on devient un outil, plus ou moins sophistiqué, et généralement hiérarchisé. Cela peut être comparé à un squelette en nous. On peut voir dans les organigrammes de sociétés une caricature de ce que le squelette peut être : X doit être à sa place, Y doit être en dessous, rien ne doit bouger et si la personne disparaît cela n’a aucune importance, car on met quelqu’un d’autre à sa place. En tout cas, il y a une légende comme quoi les êtres sont infiniment remplaçables, mais la fonction doit rester. Et là, on perçoit bien la société de vivants qu’on met en place comme si les gens étaient morts, comme si les êtres humains n’étaient plus que des fonctions, sans chair, sans épaisseur, justement sans cet espace dans lequel on investit notre rapport au vivant, et ce rapport se fait avec nous-même, et avec tout autre évidemment, puisque nous ne sommes pas des fonctions. Nous sommes habités par des instances cohérentes qui n’ont rien à voir avec un organigramme hiérarchique. Le père n’est pas celui qui exerce son autorité sur la mère, le père est celui qui a rencontré la mère, ce qui est très différent. Or dans les espaces hiérarchiques, il n’y a jamais de rencontre. Quelqu’un me racontait un voyage d’affaires effectué en Corée, plus précisément dans une grosse entreprise de nouvelles technologies. Les employés y travaillent vraiment quinze heures par jour, mangent dans l’entreprise, et il semble qu’y dormir sera la prochaine étape. Vivre ainsi est accepter de devenir une coquille vide, remplie par le désir de l’autre. L’inceste professionnel existe, l’inceste économique aussi, mais ils sont moins lisibles que l’inceste sexuel.

Q : Je me demande souvent pourquoi les esclaves, qui étaient plus nombreux sur une plantation, ne se sont jamais révoltés ? Cette soumission provient-elle d’un héritage transgénérationnel ? Que faire de ce constat une fois qu’on en a pris conscience ?

L’image du baptême a le mérite de nous rappeler que, parfois, c’est comme si nous n’avions pas atteint un taux de compression suffisant, de danger suffisant, pour reprendre contact avec la mémoire de notre âme. Le terme d’âme ne se réfère à aucune chapelle, il se réfère à la mémoire de ce qui en nous se souvient d’avoir voulu exister, d’avoir eu le projet de vivre, de venir dans un corps et d’apprendre, de devenir connaissant, d’évoluer, de s’incarner véritablement. Si vivre est à la portée de la plupart, s’incarner est un choix, c’est une décision par laquelle l’âme accepte de rester plutôt que de refluer et de laisser la place à l’agresseur. On n’inceste pas n’importe qui. Dans le cas de l’esclavage, et l’on s’est posé les mêmes questions au sujet de la déportation, on peut dire que si le collectif ne se réveille jamais pour se souvenir qu’il est composé d’individus, il peut y avoir abus. Chaque fois que nous sommes à même de participer à toute forme d’abus, c’est parce que notre âme n’y était pas. Je viens d’entendre à la radio une interview d’Edwige Antier, députée et par ailleurs responsable de la branche française de l’association mondiale des amis de l’enfance. Accusée d’un important détournement de fonds de cette association, elle clame son innocence et il s’avère que la responsabilité en incombe à son mari qui est le secrétaire général de l’association. Il est légitime, comme la journaliste qui l’interviewait, de s’étonner qu’elle ne se soit rendu compte de rien. Or si l’on n’est pas présent au moment où les choses ont lieu, on ne voit rien et si l’on y est et que l’on ne prend pas position on reste toujours complice. C’est très compliqué et il est facile de comprendre pourquoi certains préfèrent supprimer tout lien avec le subtil. Être en contact avec le subtil demande un tout autre engagement. Cela demande du courage. On peut citer l’exemple de Martin Gray, à qui son père a dit : « Ne laisse jamais passer la première occasion de t’enfuir ». Il a réussi à s’enfuir, de Treblinka, des wagons, mais rien ne dit que cela soit facile. Sa femme et ses enfants sont morts dans un incendie. L’incertitude est toujours présente, mais c’est important d’avoir reçu ce message de ne jamais laisser passer une occasion d’affirmer sa liberté, de se souvenir du droit d’insurrection.

Q : Bien sûr, les esclaves étaient plus nombreux sur les plantations, mais la question est complexe car quand un esclave s’insurgeait, on le lynchait, on le torturait et ainsi les mécanismes de terreur étaient installés de façon très puissante.

Mais le premier lieu de la terreur est toujours connu. S’il n’était pas si connu, si intime et si ancien, il serait possible de voir et de prendre position. Martin Gray, par exemple, a été aidé par la présence de son père. Le premier berceau de notre culture est notre famille, c’est-à-dire notre père et notre mère. La manière dont nous avons pu avoir un père et une mère conditionne non pas notre vie mais notre expérience du monde, des autres, de l’extériorité. Si notre père nous intimait de nous taire à chaque fois que nous désirions parler, les choses seront plus difficiles pour nous que si nous avons eu un père à notre écoute. Le premier cas n’exclut pas la possibilité de grandir et de développer notre propre parole. D’une façon ou d’une autre, il faudra composer avec ce que l’on a rencontré et retrouver le contact avec soi-même.

Q : Je reviens sur la soumission. Vous avez dit que parfois on ne sait pas très bien d’où vient le courant d’air. Ce qui m’intrigue, c’est la façon dont on peut éclairer des pans entiers de son histoire sans pour autant réussir à changer certaines choses.

La mère, c’est de l’espace, le père, c’est du temps. C’est dur, mais il faut admettre que ce n’est pas qu’une question de volonté, ni même une question de savoir. Il s’agit de trouver notre liberté à l’intérieur d’une incertitude, sans jamais être sûr que l’on a fait le ménage à fond. Il est possible d’être dans une posture où l’on va avoir du discernement et en même temps ce qu’il faut d’accueil par rapport à ce qui se présentera, peut-être demain, ou peut-être pas dans cette vie, mais en tout cas il faut tenir la posture, y être, ne pas lâcher. C’est un travail continu, le jour, la nuit, seul, avec les autres –nos amis, nos enfants…-, dans notre travail, partout. S’incarner, c’est vraiment ça. C’est un processus, ce n’est pas un état abouti une fois pour toutes. « In carne », c’est descendre dans la chair, et faire descendre dans la chair cette intuition très forte que nous sommes capables d’avoir des lois ontologiques, de ce qu’est un être humain, de ce qu’est l’humanité, et de comment on peut la partager avec les autres. Bien entendu, si une personne par exemple nous fait une queue de poisson en voiture, il ne sera pas évident de se comporter avec elle comme un être humain. On est en effet vulnérable à toute situation qui peut se présenter à chaque instant, mais on a la possibilité de choisir. Et là nous voyons bien qu’aimer n’a rien à voir avec la soumission, aimer est la chose la plus active qui soit. Si aimer, c’est être en contact avec du discernement, sans se tromper dans la qualité entre l’accueil et la soumission, et aller dans le sens d’une évolution, aimer est un sacré défi.

Q : Du fait de ce qui a été dit de l’importance du père, commencez-vous le travail thérapeutique par la lignée paternelle ?

Non, c’est inutile, car cela s’entend rapidement et infailliblement. Autant il est possible d’avoir parfois des histoires très lourdes, autant on peut poser des symptômes énormes, autant, quand on est entraîné à bien écouter d’où ça parle, on entend tout de suite si l’énergie paternelle y est ou pas. Quand quelqu’un a connu son père, il ne se positionne pas du tout dans la relation comme quelqu’un qui ne l’a pas rencontré ou qui a rencontré un père corrompu (j’entends corrompu dans le sens du yi-king qui dit que l’on doit travailler sur ce qui est corrompu). C’est intéressant car l’énergie paternelle est très marquée par ce côté insaisissable. Tout ce qui est de l’ordre de l’illusion, de l’idéalisation, du mensonge, de la séduction, de l’institution (des sortes d’hydres à cinquante têtes), est très spécifique de l’énergie paternelle, à l’opposé de l’énergie maternelle plus tangible. Quand Jésus se réfère à un père autre que le géniteur, cela s’apparente à cette énergie subtile. Le père est toujours dans de l’ailleurs. Il est à l’extérieur du corps, à l’extérieur de la proximité immédiate, il est le premier gardien de l’au-delà, il est toujours un au-delà de l’enfant. L’enfant quitte les bras de sa mère pour tituber de joie vers les bras de son père, mais entre les deux il fait un voyage qui est à l’image d’une vie. Il quitte la sécurité qui a beaucoup à voir avec l’affect et les besoins corporels, mais avec les besoins de l’âme aussi, c’est-à-dire les conditions nécessaires pour que notre âme s’incarne (nous ne sommes pas une chose dans laquelle on injecterait une âme à la naissance et un préalable est donc nécessaire), mais l’enfant essaie d’aller vers ce que l’on pourrait appeler l’esprit, et qui est l’endroit où notre vie est une globalité, où vivre et mourir forment un cycle. Vouloir vivre sans penser sa mort est une aberration. Si la mort et les morts ne font pas partie des vivants, de mon point de vue on peut déceler une pathologie. Sur trois générations, la pathologie s’installe. Le refoulement de la mort est en effet une pathologie. On peut être dans le déni au niveau de sa propre vie, mais au bout de deux générations le symptôme s’impose. A cet égard le transgénérationnel nous donne un enseignement, car il nous donne des points d’appui pour vérifier qu’on n’est pas dans un fantasme mystique, spirituel, ou psychologique. On part d’une réalité. Il faut penser ses morts, il faut penser la mort, et penser comment on va mourir, il nous faut donc philosopher et pour cela nous avons davantage besoin de pères philosophes que de pères économistes. Cette dimension de l’esprit dont le père est le garant donne matière à réflexion : comment définir cet espace du père lorsqu’il ne consiste pas seulement à avoir plus de pouvoir, plus de savoir, plus de bénéfice, à passer par les esprits pour obtenir ce que l’on veut ? Dans ce cas nous ne sommes pas loin de la sorcellerie (et la sorcellerie existe et ça marche), mais l’envoûtement est possible parce qu’il y a un courant d’air quelque part et que quelque chose peut entrer. Dès que la personne accomplit un travail pour voir ce qu’elle refoulait à cet endroit-là et qui permettait à l’emprise d’opérer, cela s’arrête. Voilà pourquoi je suis mitigée sur le fait de voir un sorcier tout-puissant qui dénoue le maléfice jeté par un autre sorcier moins puissant. Dans la magie noire, il y a toujours l’idée que si le maléfice lancé ne parvient pas à trouver une faille pour entrer dans la personne qu’on essaie d’envoûter, il revient en boomerang vers le sorcier, et donc évidemment le sorcier va essayer d’aller dans des endroits où il est sûr de trouver la faille. Le problème pour moi de toutes ces pratiques, c’est que comme dans le chamanisme ou dans d’autres approches, il y a d’une part une escalade(toujours trouver un sorcier plus puissant que le précédent), et que d’autre part ce n’est jamais référé à l’éthique : cela n’a rien à voir avec les lois de ce qui fonde les êtres humains dans leurs rapports sincères et authentiques les uns avec les autres, cela n’a rien à voir avec ce squelette de parenté dont je parlais qui fait vraiment de nous des êtres humains, cela n’a rien à voir avec cette incarnation des lois symboliques. C’est une guerre pour obtenir ce que l’on veut, que ce soit avec les vivants comme avec les morts, et c’est un univers tellement pauvre qu’il a toujours besoin de se nourrir de l’énergie des autres. C’est pourquoi l’emprise est une monnaie qui a tellement cours.

Q : Quelle est la durée d’une thérapie ? Travaillez-vous avec le support de l’arbre ?

Chaque personne est spécifique, donc il est impossible de se prononcer. Je ne travaille plus avec le support de l’arbre. Je ne travaille plus qu’avec la relation que je peux établir avec quelqu’un et que quelqu’un peut établir avec moi.