Devenir sujet de son verbe être

Initiation au transgénérationnel :

Comment notre relation à la famille conditionne notre pensée, notre santé et notre destinée.
Depuis toujours la relation à la famille, vivante ou morte, est reconnue comme porteuse d’une influence puissante. On peut la redouter, l’idéaliser ou la fuir, nul ne peut se prétendre exempt de l’impact que laisse en lui sa parenté. Pour ne pas la subir mais en faire un point d’appui, une force, il faut apprendre à repérer la cartographie familiale et les axes relationnels qui la sous-tendent (parents / enfants, fratrie, grands-parents, couple…) .
À partir de cette mise à plat de l’arbre généalogique, on comprend, en particulier par les chemins émotionnels parcourus, combien notre corps et sa santé sont étroitement liés à notre histoire et à nos héritages.
Les médecines alternatives et la dimension énergétique, témoignent que nous pouvons écouter nos symptômes et nous adresser à eux dans ce langage subtil qui tisse des liens entre visible et invisible, et même entre les vivants et leurs morts. Ce langage est structuré et fiable, et nous pouvons l’intégrer, ou même le redécouvrir
comme une sagesse enfouie en nous.
S’occuper de son histoire n’est pas une dérive nostalgique et passéiste, mais bien une manière dynamique et puissante de prendre sa vie en main en toute conscience, sans rester enfermé dans la répétition morbide. Prendre en compte le passé c’est devenir sujet de son verbe être, en allant puiser dans la parenté et la santé les informations qui nous sont nécessaires sur notre chemin. Prétendre qu’on peut en faire l’économie, c’est risquer de confondre la liberté avec l’ignorance.
Bien que nos cheminements soient semés d’obstacles et de découragements, ils sont aussi balisés d’avancées lumineuses lorsque nous pouvons faire des liens cohérents entre ce que nous avons traversé et le but que nous poursuivons. Comme dans les contes, véritables bréviaires de l’évolution de la conscience, nous devenons les héros capables de grandir grâce aux épreuves, et de prouver la valeur de notre désir. L’ambivalence de la notion de famille et les démons actifs dans notre mémoire sont des adversaires dont nous pouvons triompher, à condition bien sûr de trouver des alliés et de l’aide sur notre route . Apprendre à repérer ce qui se joue dans les relations familiales, prendre appui sur la boussole énergétique ( le yin / yang ) que chacun porte en lui, dont son corps témoigne, voilà de bons outils pour évoluer dans notre quête. Lorsque les conditions de la rencontre avec soi -même comme avec les autres sont réunies, il est possible de trouver la paix au -dedans comme au dehors et de goûter enfin la vie .
Si nous regardons l’histoire d’une personne à la lumière de son passé familial, nous pouvons prendre en compte l’intelligence adaptative de son corps à travers sa santé aussi bien qu’avec ses symptômes : c’est ce à quoi amènent le travail transgénérationnel et la médecine énergétique, celle en particulier de la tradition chinoise taoiste. Lorsque s’ajoute à ces supports la dimension rigoureuse du travail analytique, il nous faut reconnaître combien, dès le début d’une vie, il y a sujet, et que ce sujet cherche à apparaître dans sa connaissance et son intégrité : on aboutit alors à une lecture passionnante de chaque vie humaine.
D’autre part, et contrairement à ce que la conscience ordinaire en a fait, les supports divinatoires comme le Yi King ou le Tarot nous rappellent que nous sommes maîtres de notre avenir, et que notre liberté est de trouver un chemin parmi les déterminismes, y compris familiaux.
Plutôt que de subir, nous pouvons choisir d’être activement engagés dans une réflexion sur ce que sont la parenté, la santé, et la destinée : c’est ainsi que nous devenons des humains à part entière.

Conférence  à Montréal

Quelques mots de présentation tout d’abord. J’exerce le métier de psychogénéalogiste depuis une vingtaine d’années, et pendant les douze premières années j’ai travaillé assidûment à partir de l’arbre de mes patients. Je rappelle très brièvement le principe de la psychogénéalogie qui consiste à poser un génosociogramme, autrement dit un arbre généalogique comportant divers renseignements tels que lieux et dates de naissance et de mort, problèmes de santé, événements marquants d’une vie, et ce sur plusieurs générations; il s’agit ensuite de voir le lien qu’il est possible d’établir entre le vécu d’une personne et celui de ses ascendants et des membres de sa famille des deux côtés de ses lignées.
J’ai travaillé ainsi avec beaucoup d’intérêt et, d’après les résultats, avec un certain succès. Au même moment, en France en tout cas, la psychogénéalogie commençait à avoir un certain retentissement (articles de journaux, livres de vulgarisation…). Au bout de quelques années, je fus frappée par la distorsion qui apparaissait entre ce que j’observais dans ma pratique, qui était toujours source de questionnement et me permettait de formuler des hypothèses, de développer mes recherches, et l’endroit où les médias ou les livres grand public avaient peut-être tendance à mettre un accent un peu formaté. En effet, les ouvrages grand public mettaient beaucoup en avant la question du fantôme, le dramatique secret de famille avec impacts sur plusieurs générations, ce qui est d’ailleurs tout à fait plausible. On avait bien compris que la clinique du fantôme était un sujet porteur, et il sortait environ trois livres par an avec « fantôme » dans le titre !
Parallèlement à la psychogénéalogie, j’avais pu m’initier à la médecine chinoise avec Jean-Marc Eyssalet avec qui j’ai étudié pendant plusieurs années les fondements de la pensée énergétique chinoise. Cela me permit de constater, d’une part, que cette clinique de la personne liée aux ancêtres n’était pas nouvelle, qu’elle existait dans la médecine orientale, qu’elle existait dans l’approche traditionnelle de l’individu, et qu’elle avait même des descriptifs cliniques et des modes de soins tout à fait particuliers. D’autre part, la pensée chinoise m’apportait, en plus de la confirmation de la validité de l’intérêt de la psychogénéalogie, une pensée globale dans laquelle quand on pensait l’ombre on pensait la lumière, quand on pensait masculin on pensait féminin, quand on pensait le ciel on pensait la terre, et donc on ne restait jamais focalisé sur la moitié de la pomme. Ce qui me gêna dans ma pratique au bout de quelque temps, ce fut qu’à force de parler du fantôme, j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose. On l’a bien compris, le fantôme c’est yin, c’est creux, c’est blanc, c’est pâle, c’est mou, ça manque de consistance, c’est plutôt une pathologie du yin, c’est très associé à l’ouest énergétiquement.
Tout cela est tout à fait repérable et fonctionne effectivement, mais au bout d’un moment j’en vins à me demander où se trouvait l’autre versant, d’autant que ce qui me gênait en tant que femme et éventuelle future mère, était la tendance -plus ou moins consciente- chez mes collègues thérapeutes à faire beaucoup peser sur les femmes, sur les mères ou sur les lignées maternelles, la responsabilité de ce qui se transmettait à travers les générations. Je me souviens d’une thérapeute, âgée maintenant, qui a été une des premières en France à travailler sur ce sujet, qui disait carrément que lorsqu’on travaillait sur le génosociogramme d’une personne, on n’avait pas besoin de travailler sur la lignée du père, il suffisait de travailler sur la lignée maternelle. Dans la théorie, cela demande à être justifié, mais de plus, dans ma pratique, je voyais bien que cela n’était pas fondé. Pour chaque individu avec lequel j’avais eu l’occasion de travailler, il existait toujours une complémentarité entre les problématiques de l’arbre du père et ce qui semblait tenter de se résoudre avec l’énergie de la lignée maternelle. La focalisation sur la lignée maternelle qui prévalait allait bien dans le sens de trop de fantôme et pas assez d’autre chose, et comme la nature est bien faite –l’humanité n’est pas si bête- on a évidemment quelque chose qui permet de penser dans un autre équilibre la question du fantôme : c’est la figure du vampire. Curieusement, la figure du vampire n’était quasiment jamais abordée, et cela était d’autant plus curieux que je voyais à travers ma pratique la façon dont les mères étaient culpabilisées : je travaillais à cette époque avec des gens très concernés par le handicap, en particulier le handicap des enfants, et même dans les réunions de parents d’enfants autistes on constatait une carence manifeste du côté des pères. Certains n’étaient jamais présents, par exemple parce qu’ils travaillaient
beaucoup, et, de plus, il y avait en arrière-plan une petite ritournelle qui consistait à dire que les enfants étaient autistes parce qu’ils avaient des mères trop envahissantes, trop possessives, ce qui était très difficile à porter pour ces femmes.
J’ai reçu plusieurs de ces mères qui venaient, un peu désespérées, persuadées que les problèmes se transmettaient transgénérationnellement par les mères, tenter de faire quelque chose pour aider leur enfant. Cela faisait réfléchir. Donc le travail en psychogénéalogie était à la fois passionnant parce qu’il y avait beaucoup de liens concrets, tangibles, qui apparaissaient, mais dans le contexte socio-psychologicoprofessionnel dans lequel cela avait lieu, j’avais l’impression qu’il me manquait quelque chose. La globalité, réjouissante dans l’énergétique, me paraissait un peu sous-représentée dans ce rapport à la psychogénéalogie.
Je suis curieuse de nature et assez autodidacte, donc j’ai continué à explorer la notion du vampire à travers les mythes, les contes, la littérature, le cinéma, et peu à peu je me suis rendu compte que cela avait une figuration tout à fait réelle au plan énergétique : il s’agissait de toutes les déviations de l’énergie de l’est, toutes les perversions du yang. Bien sûr, cela m’a amenée à réfléchir sur les transmissions paternelles et sur les déviances des transmissions paternelles, qui semblent être le dernier sujet tabou de tout travail, pas seulement transgénérationnel, mais de tout travail thérapeutique. Beaucoup de personnes ont passé des années sur le divan à parler des problèmes avec leur mère, sans aborder la question de la relation aux transmissions paternelles. Quand je parle du père ou de la mère, je ne parle pas seulement de l’individu, de la personne physique avec laquelle on noue des relations affectives et symbolisantes, mais de ce qui passe à travers cette personne. Je me suis beaucoup intéressée à la question du père, plus probablement que beaucoup de mes confrères, car je trouvais que c’était une bonne friche et j’aime sortir des sentiers battus. Au même moment, je me suis rendu compte que la psychogénéalogie en tant que discipline (comme beaucoup de disciplines), risquait de se piéger elle-même, de se mordre la queue en quelque sorte. En effet, si l’étude du génosociogramme est très efficace et secourable pour pointer des références à travers des répétitions de dates, de lieux, de symptômes, d’événements qui se produisent au même âge ou dans les mêmes circonstances (indubitablement il y en a beaucoup et il faut ne jamais avoir essayé pour contester la véracité de ces phénomènes), il existe cependant aussi de grandes variabilités entre la récurrence de ces éléments factuels, évidents chez certaines personnes, et un accès plus difficile à ces phénomènes chez d’autres. Il peut s’agir de personnes orphelines ou abandonnées à la naissance, de personnes dont tous les membres de la famille sont décédés, mais aussi de personnes en possession d’éléments de l’histoire familiale, mais dans leur cas ces éléments ne laissent rien émerger. La psychogénéalogie trouve ici ses limites. Et puis il y a eu cet engouement autour du secret de famille : on avait le sentiment que dès que quelqu’un avait un problème, un cadavre était enterré quelque part. Aussitôt celui-ci déterré, tout devait de nouveau aller bien. La réalité des humains étant un peu plus complexe que cela, j’ai ressenti une certaine frustration et petit à petit, j’en suis venue à élargir cette notion de psychogénéalogie à l’idée du transgénérationnel, le transgénérationnel conçu comme un champ d’application dans lequel la psychogénéalogie est un outil, une technique qui permet dans certains cas de mettre en exergue des éléments intéressants par rapport à des questions précises. Le transgénérationnel serait une certaine qualité de point de vue avec laquelle on peut regarder le monde. Ce n’est pas un outil, mais une manière d’interpréter le réel et de se positionner par rapport à lui, c’est-à-dire en tant qu’humain concerné par la relation qui nous engage avec tous les humains, pas seulement les vivants mais aussi les morts, pas seulement ici et maintenant mais à travers le temps et l’espace. Cela reformate pour le moins la notion de responsabilité personnelle.
Le symbole du génosociogramme (un individu relié à deux parents, comme deux branches se réunissant et faisant émerger une nouvelle pousse) résume assez bien qu’il y a une cartographie, une grammaire, une syntaxe, et que tout cela est tout à fait fondé dans le réel. La forme carrée de ce symbole montre bien que l’on s’appuie sur des faits, des actes.
Le transgénérationnel, en revanche, est représenté par le signe chinois de l’arbre qui ajoute une autre dimension. D’une part, vous voyez qu’il est beaucoup plus souple, et d’autre part, il y a là l’idée d’une ligne qui sépare la partie visible, la partie émergée – à savoir les branches et le tronc- des racines, de la partie invisible. Il est bien clair que cette pratique-là n’a de sens que dans la mesure où l’on intègre qu’il y a toute une part invisible, à savoir ce qui est sous la terre, et que ce pan existe et nous fonde. Pour effectuer le passage d’un symbole à l’autre, il nous faut ajouter cette complémentarité de manière consciente. Le propre du transgénérationnel est de pouvoir dire les choses à la fois dans un axe vertical (le rapport ascendants/descendants, le rapport entre les morts –que nous serons un jour- et les vivants –que nous sommes aujourd’hui-) et dans l’horizontalité, et donc de se situer à la surface de la terre, dans l’espace, et avec les autres, tous les autres qui sont vivants en même temps que nous, et les morts qui sont avec les autres qui sont morts comme eux. Donc c’est un croisement d’axes, et évidemment nous nous trouvons là, sur terre, autant que possible au ras des pâquerettes, de façon à être non pas à la racine des pissenlits mais à la fois à la racine et à la fleur des pissenlits.
Dans un premier temps, donc, la psychogénéalogie met en lumière les répétitions. Dans la pratique, le fait de les repérer, de pouvoir en établir une forme de cartographie rend les gens assez joyeux. Cela produit beaucoup de soulagement par rapport à la notion de culpabilité. Pouvoir se restituer dans une verticalité qui instaure que ce n’est plus simplement que quelqu’un s’est trompé ou a mal fait mais que tout cela prend sens, redonne souvent accès à une grande vitalité. C’est un accès à l’énergie ancestrale, l’énergie des reins dont parlent toutes les traditions, l’endroit où l’on a accès à la source. Cependant, une fois passés les premiers moments d’émerveillement dans lesquels on prend conscience qu’on est relié à ses ancêtres, que même on en porte les empreintes et que ces empreintes s’actualisent, vient la deuxième phase un peu plus problématique dans laquelle on se rend compte que l’on répète quelque chose qui ne nous appartient pas.
Mais jusqu’à quel point est-il étrange de se retrouver avec des problèmes de gens qui ont vécu avant nous si nous avons pris corps dans cette lignée précisément ? C’est une autre question. Peut-on prendre corps en effet sans prendre une partie de la responsabilité, même de la dette, au sens large du mot, à notre compte ? La phase désenchantée du constat de la répétition vient en suivant : si la transmission entre mes ancêtres et moi, entre les vivants et les morts, existe, cela implique une soumission de notre part, la nécessité de subir notre passé. Le travail transgénérationnel devient alors intéressant. Une fois le travail de repérage achevé, il importe de voir de quelle nature est la relation vivante qu’il est possible de tisser avec un ancêtre mort, y compris quelqu’un que l’on n’a pas connu ou qui est mort depuis longtemps, et de quelle manière cette relation peut être suffisamment habitée pour que quelque chose change dans ce que l’on continue à porter comme un symptôme de la fidélité inconsciente (loyauté invisible) à ce mort par exemple. A ce moment-là, nous entrons dans un autre champ : il n’est plus question de repérer de manière factuelle que j’ai perdu un bébé à la date exacte où mon arrière-grand-mère a, elle aussi, perdu un bébé, mais il s’agit de se demander, une fois ce repérage effectué, ce qui se passe entre cette arrière-grand-mère et moi, de façon qu’à un
certain endroit je puisse rester active et agir dans cette relation pour qu’une communication opère entre ce qui reste de cette arrière-grand-mère, et qui continue de s’exprimer, et moi qui suis ici et maintenant, pour que cela ne soit pas une relation de soumission. Nous sortons de la technique de la psychogénéalogie pour entrer véritablement dans le champ thérapeutique. Parallèlement, c’est le moment où la psychanalyse a pris un autre sens dans ma vie, et je me suis rendu compte qu’elle équilibrait très bien cette entrée dans le transgénérationnel, à la fois très large, éventuellement très spirituelle car elle réinterroge le rapport aux morts, à l’invisible et la pertinence de cette relation, mais où l’on peut aussi facilement se noyer et partir par exemple dans le « channeling » tous azimuts ou être tellement en contact avec les ancêtres que le monde dans lequel on vit semble terne. La psychanalyse, quand elle expose que le sujet se fonde à partir de sa connaissance intime, que tout un chacun peut avoir accès à l’essence de l’humanité par lui-même et non pas par des
Outils extérieurs, par un chemin d’intériorité et non par l’extériorité, m’a semblé un contrepoids extrêmement efficace par rapport à ce risque de dilution dans l’invisible. J’avais vu dans ma pratique que quand des gens avaient vraiment du désir pour partir dans cette quête ancestrale, y compris des personnes qui possédaient très peu d’informations sur leur famille, ils trouvaient des informations à travers eux-mêmes. De ce point de vue, il n’y a pas d’empêchement à avoir accès à son identité profonde en tant qu’humain, y compris par rapport à sa généalogie, mais c’est tout d’abord une question de désir, de positionnement, et dans ce cas la psychanalyse peut être une pratique rigoureuse. Quand on a la chance de rencontrer un vrai psychanalyste, la réputation de théorie absconse et soi-disant intellectuelle dont jouit la psychanalyse devient infondée. Pour moi, ce fut d’abord une pratique spirituelle efficace. Ce rapport à la psychanalyse permet de réinterroger la question de la fatalité du point de vue du désir du sujet. On voit bien que pour prendre corps dans une famille, il faut accepter de prendre une partie des tares (dans le sens de poids) familiales, car il faut, pour se lester, pour prendre corps dans la réalité, prendre du poids, donc des gènes. Il nous faut opérer des choix dans le génome proposé. Nous avons tous fait des choix architecturaux à partir des matériaux proposés, mais dans ce qui vient nous prenons aussi du lourd, du linge sale à nettoyer. Après, il nous faut trouver notre liberté par rapport à tout cela, trouver comment ne pas rester non seulement soumis mais tributaires d’un rapport à notre incarnation dans lequel prendre corps serait presque devoir s’incliner devant le poids des ancêtres.
J’ai cessé de me déclarer psychogénéalogiste il y a environ huit ans et je n’ai plus travaillé avec le génosociogramme car je voyais bien à quel point cela pouvait devenir une forme de dévotion aux ancêtres. Il y a presque une forme de fétichisation des morts et un risque de dérapage. J’étais moi-même tombée dans ce piège à une certaine époque, et au fur et à mesure que je m’en dégageais, je pouvais mieux voir qu’il y avait là un danger, d’autant plus que ma fonction de thérapeute me rendait responsable du cadre. Je suis devenue suspicieuse par rapport à la médiumnité et tous les biais qui permettent de rentrer en contact subtilement, invisiblement, avec l’autre, d’avoir des flashs pour l’autre, etc. Non pas que je doute de leur existence, mais au contraire, c’est parce que je sais que cela existe que je suis très prudente sur la manière dont tout cela est utilisé. Ce que je trouvais très sain en revanche dans l’analyse quand elle était bien menée, c’est qu’elle ramenait toujours à l’autonomie du sujet. Contrairement à l’image un peu biaisée que l’on peut avoir du patient accroché à son analyste au bout de vingt années de trois séances hebdomadaires, l’analyse est toujours une façon de revenir à la liberté de construire sa vie à partir des matériaux dont on a hérité, quels que soient ces matériaux. Je travaille avec des gens provenant de milieux divers, et avec des histoires très variées et je suis toujours émerveillée de voir que l’âme est libre.
La généalogie conditionne beaucoup de choses, le corps par exemple, mais aussi jusqu’à un certain point des événements et même des accidents. Quelque chose de l’ancestralité est toujours potentiellement dangereux –il n’y a pas que les grands mânes bénéfiques des ancêtres- mais cependant, en tant qu’individus, nous avons cependant tout à fait, je crois, la possibilité de nous situer par rapport à cela. Lors d’un colloque auquel je participais avec mon ami Cyrille Javary, grand spécialiste du Yi King et de la culture chinoise, je lui ai posé une question sur le sens des rituels aux ancêtres dans la culture chinoise et les cultures traditionnelles en général. Il a répondu clairement que toutes les offrandes faites aux ancêtres –divers cadeaux, commémorations d’anniversaire etc.- n’étaient pas une preuve d’amour mais étaient régies par la nécessité de respecter un certain nombre de précautions pour que la relation avec eux ne soit pas dangereuse. Il faut être sur ses gardes : ce n’est pas si simple d’adorer les ancêtres et tous les morts ne sont pas bons. Lorsque j’ai dit cela à l’une de mes patientes lors de notre première rencontre, elle est tombée des nues.
Cette femme, médium, avec beaucoup de qualités de coeur et d’intuition, était prête à adhérer à toute injonction qui passait par le subtil. Ce rapport à la soumission n’est pas facile à cerner : il ne s’agit pas d’une simple répétition d’un événement ou d’un accident à la même date, car on ne peut pas dire qu’il y a un gène de l’accident. Or des milliers de cas ont été observés qui tendent à prouver qu’il est possible d’avoir un accident dans des conditions parfois très improbables, au même âge ou au même carrefour qu’un de nos ancêtres. C’est un phénomène extrêmement subtil qui passe par des réseaux complexes. Nous comprenons mieux pourquoi, dans toutes les cultures qui ont pensé, et qui pensent encore la relation aux ancêtres, on se doit d’être très précautionneux et de ne pas négliger les offrandes. En effet, il est important de maintenir la conscience d’un espace entre eux et nous et cet espace ne peut pas être ignoré, passé sous silence, il ne peut pas être une zone inhabitée parce que justement c’est par là que le fantôme entre. Cet espace ne peut pas non plus prendre toute la place parce qu’alors c’est le vampire qui entre, d’où la nécessité d’établir un cadre. Le premier cadre thérapeutique se trouve dans cet espace du rituel entre les vivants et les morts.
Au fur et à mesure que je travaillais, avec beaucoup de passion, pendant toutes ces années, je me suis rendu compte que l’inconscient semblait structuré selon les axes de la parenté, c’est-à-dire que la relation au père, à la mère, au frère, à la soeur, au grand-père, à la grand-mère, à l’oncle, à la tante, était à chaque fois complètement spécifique. Avoir un père, ce n’était jamais comme avoir une mère, et de même avec toute la parentèle. Ne pas en avoir avait aussi son importance.
Finalement, je crois que je n’avais jamais entendu dire cela aussi clairement ailleurs. Nous avons tous lu des ouvrages sur la relation mère/fille ou père/fille par exemple,
mais il n’est jamais dit très clairement, peut-être par défaut de globalité, que la parenté, c’est comme un alphabet, une grammaire de la structure de l’inconscient
des humains et que par exemple dans le rapport à notre corps physique, dans la manière dont nous sommes capables de nous nourrir, de nous soigner, de nous prendre en compte corporellement, il existe de toute évidence un lien avec ce que nous avons reçu de notre mère (je parle ici, au-delà de l’affectif, du psychologique, des transmissions profondes, de ce qui passe transgénérationnellement). On connaît tous des gens orphelins ou abandonnés par leur mère, et ce manque les traverse, même s’il y a eu après des adoptions, des réparations. Réparer n’implique pas que l’on résout le transgénérationnel. La spécificité de l’analyse transgénérationnelle , c’est que la personne qui vient travailler parle d’elle en référence à tout un milieu qui va de cinq à quarante personnes, donc une multiplicité d’histoires de vie se déroulent, ce qui permet d’accéder à un autre champ. A force de travailler avec beaucoup de gens sur beaucoup de générations, on arrive vite à repérer que les axes de la parenté constituent une géographie intime. De plus, et cela recoupait les observations que j’avais pu faire auparavant, il apparaissait que le rapport à la mère était non seulement mis en avant mais inlassablement creusé, fouillé, parfois jusqu’à la torture ou l’ennui, on évoquait des mères abusives, intrusives, alors que les pères semblaient miraculeusement exonérés, ce qui fait que l’on entendait des phrases comme : « Avec mon père, je n’avais pas de problème, il n’était pas là » ! C’est étrange cette façon dont le fantôme est tellement présent à l’intérieur même de la cure –ce sont des fantômes tellement puissants qu’on ne les nomme jamais- qu’il faut tenir à l’intérieur du cadre une vigilance toute particulière pour ne pas être déporté à l’intérieur d’un axe de parenté plutôt que d’essayer de constituer un ensemble.
En somme, j’en viens à penser que les os de la parenté sont comme les os d’un squelette, dans le sens où l’on ne met pas le tibia à la place du péroné sans créer un problème. Les cousins ne sont pas tout à fait comme des frères ou des soeurs, le père, ce n’est pas comme la mère, car les organes ne sont pas interchangeables, la droite n’est pas comme la gauche, et en même temps chaque axe doit être respecté dans sa spécificité. On ne peut pas dire par exemple : « J’ai perdu ma mère à l’âge de cinq ans, mais ce n’est pas grave, ma belle-mère a été comme une deuxième mère pour moi, et d’ailleurs je l’ai toujours appelée maman ». Peut-être la belle-mère a-t-elle très bien accompli son travail d’éducation, mais cela n’annule jamais le fait que notre maman qui nous a mis au monde est morte lorsqu’on avait cinq ans, que quelque chose a eu vraiment lieu à cet endroit-là. La tentation de la conscience ordinaire est toujours de boucher les trous, de faire comme si tout était normal, lisse, comme si nous étions des robots, alors qu’il est très important de redonner accès à la réalité vécue à l’intérieur de la transmission. Une mère qui meurt quand son enfant a cinq ans, c’est comme un os brisé. Bien sûr l’os peut se consolider après, mais il porte la trace de la brisure et en soi ce n’est pas une catastrophe, c’est un enseignement, c’est une expérience particulière qu’on va métaboliser et transformer en connaissance. Donc les axes de la parenté sont pointés à travers la psychogénéalogie, mais pas vraiment développés. La beauté de cette histoire de squelette, c’est qu’elle semble être universelle. Je travaille avec des gens de différents pays, de différentes cultures, et je vois bien que de ce point de vue nous avons tous le même squelette. Nous avons tous au moins l’intuition de ce que c’est qu’être un père, une mère, un mari, une femme, quelle que soit l’expérience faite dans notre vie. Tous les humains semblent avoir ce squelette, ces os, mais chacun a un vécu particulier de ce squelette-là, c’est-à-dire que l’expérience que l’on en a est unique, absolument comme dans le rapport à l’énergie ancestrale qui dans l’énergétique chinoise est très associée aux os, la partie la plus invisible de nous, la plus enfouie, celle qui restera après notre mort. Cependant, la manière dont nous habitons notre squelette, dont nous mettons de la chair autour, dont nos muscles et nos tendons font quelque chose à partir de cette base, nous constitue complètement.
Nous ne pouvons pas faire grand-chose pour transformer nos os (c’est un travail très profond qui demande du temps et de l’énergie), mais plus nous nous rapprochons de la surface, du visible, de la possibilité de s’incarner sur la terre, plus nous avons d’autonomie pour pouvoir intervenir sur notre héritage, et sur l’intuition que l’on a des axes à travailler ou à transformer pour venir les habiter en conscience. Là, on comprend bien que si l’on reste un peu trop pris du côté des morts, y compris dans cette fascination que j’évoquais à propos de la psychogénéalogie, il y a un grand danger de rester toujours enfermés dans cet espace-là, dans lequel à la fois il y a du monde (on ne s’y ennuie pas), mais aussi d’un certain point de vue c’est le monde des enfers, un monde dans lequel le subtil existe mais est tout le temps parasité, alors que monter vers la surface, et au niveau du corps aller vers la peau, c’est aller vers l’horizontalité, c’est passer dans le monde des vivants, dans le monde du visible, dans le monde où les rencontres ont lieu non plus simplement avec les mânes mais avec l’autre, notre plus grand inconnu.
C’est précisément cette liberté d’interprétation à partir de notre base, dans notre autonomie, de notre vécu par rapport à ces axes de parenté, qui nous permet de sortir de la fatalité. Notre liberté d’interprétation des axes de la parenté, le fait d’interroger ce qui, dans ces axes très spécifiques, s’est mal passé ou ne s’est passé avec père, mère, frère, soeur, au lieu de le subir, l’ignorer ou le refouler, voilà ce qui nous fonde dans notre liberté d’humain. Et cela est vrai –je pèse mes mots-, quelle que soit notre famille d’origine. Je trouve très belle l’intuition que nous avons de ce que devrait être la famille, et souvent il y a un petit différentiel avec la réalité de notre famille. C’est précisément à l’intérieur de ce différentiel que je travaille, c’est-à-dire que même si l’on a eu un père incestueux, il est possible de retrouver l’essence de ce qu’est une belle transmission paternelle, et ce non pas en refoulant mais en traversant l’impact que cet abus a eu sur nous. Il est ainsi possible de dénouer cette espèce de maléfice que peut créer l’emprise sous toutes les formes (la forme sexuelle en est une belle consécration) afin de renouer, à un niveau presque ontologique, avec ce dont cette intuition est porteuse en nous, et cela nous amène au champ de la santé, cet espace de la chair entre les axes un peu abstraits mais puissants de ce que l’ancestralité nous apprend sur la parenté et ce que nous avons
vécu. C’est vraiment l’espace de notre chair, l’endroit où nous constituons du corps, et c’est évidemment l’endroit où, à travers les accidents, les maladies, les symptômes que l’on ne recherche pas au départ mais que l’on apprend à apprécier et à écouter comme des informations, il nous est possible de repérer les dysfonctionnements, les distorsions, les endroits où il y a une rupture de sens entre notre intuition de ce que seraient de belles transmissions à l’intérieur de ces axes de parenté (le rapport au symbolique) et ce que nous continuons à porter comme une mémoire douloureuse de notre vécu familial. Ces deux visions sont complémentaires : d’une part, il y a ce génosociogramme qui permet d’assumer la réalité de notre vécu, ce qui n’est pas toujours facile, et d’autre part, il y a cette intuition plus profonde, plus enracinée, qui traverse le temps et nous permet de nous relier à cette vision plus large. C’est dans l’espace laissé entre les deux que nous pouvons travailler et la santé, à travers les questions qu’elle nous pose, vient toujours interroger l’endroit où il y a une perturbation, l’endroit où dans le génésociogramme quelque chose se révèle perverti de ce qui se donnait là comme une intuition toujours juste dans le rapport au symbolique.
Dans le rapport au symbolique en effet, tout est juste, c’est-à-dire que le père peut être un bon père, la mère peut être une bonne mère, comme il est dit dans les textes énergétiques par exemple, que « la terre porte, le ciel couvre les dix mille êtres ; parachevé par le cycle des quatre saisons, l’homme se dresse entre le ciel et la terre ». C’est une belle manière de dire que la terre porte comme une bonne mère, que le ciel couvre et protège, comme un bon père. Le cycle des quatre saisons fait référence à l’humain qui peut se déployer dans une horizontalité, où le temps luimême devient spatial.
L’humain peut alors se dresser, donc être dans son surgissement entre le ciel et la terre. Nous ne sommes plus ici dans le cas du couple passionnel dans lequel le père et la mère écrasent le bébé. Au contraire, il y a possibilité pour l’enfant de surgir dans un espace où il est respecté dans l’intuition qu’il a de ce qu’est avoir une bonne mère, un bon père, une bonne mère qui comme les madones porte l’enfant, un père qui protège et qui n’écrase pas, qui n’abuse pas, mais qui est comme un dais audessus de l’enfant. On retrouve ces constances, et cette image, dans toutes les traditions. Par conséquent, à travers la problématique de la santé (accidents, événements du vivant…), nous voyons bien que quelque chose à travers nous, à travers notre inconscient probablement, passe par notre corps et insiste pour être entendu. C’est un élément du réel qui peut passer directement par le corps ou par l’intervention d’un tiers ou même d’un événement et vient nous saisir au niveau de la conscience pour toujours nous ramener sur cet écart, cette rupture dans laquelle s’inscrit un manque de sens. Si la psychanalyse dit que la lumière est au fond de l’inconscient et qu’elle essaie de monter à la surface pour dire quelque chose d’elle, il faut ajouter que lorsqu’elle rencontre de la douleur, elle est prête à tout écarter sur son passage, car lorsqu’on souffre il est très pénible d’attendre que ce soit fini, on aimerait se débarrasser au plus vite de nos inconforts. Or il est impossible d’anticiper la fin de la souffrance, et cela prend parfois des générations. Malgré ma prudence par rapport aux secrets de famille, il est indéniable que certains d’entre eux sont perturbants. Il est très mystérieux de constater qu’un événement enfoui depuis parfois quatre-vingts ans ou plus continue de réapparaître à travers le temps jusqu’à ce que quelqu’un fasse des liens et renoue avec ce secret, et qu’alors ce phénomène cesse, d’autant plus que cela peut se produire entre des gens qui ne se sont jamais rencontrés, qui n’ont pas de lien direct, et qui n’ont parfois pas même de gènes en commun. Cela signifie que quelque chose traverse les humains de façon très exigeante et impérative, que nous avons la possibilité de l’accueillir ou pas, et que si nous choisissons d’être accueillants dans le sens yin du terme, sans en faire du fantôme, nous pouvons l’incarner d’une manière non seulement responsable mais aussi joyeuse, à savoir transformer de la peine et du manque en conscience et faire passer cela dans la connaissance. Pour moi, constater que quelque chose de vivant traverse l’inconscient et le corps pour se manifester est plutôt une bonne nouvelle, mais cela demande d’abord d’écouter et aussi d’accepter de ne pas refouler. Le fait d’accepter d’écouter notre souffrance, plutôt que de la taire ou la faire taire, demande déjà un effort sur soi. De plus, cette écoute ne doit pas être une complaisance plaintive mais une écoute évolutive. Se demander ce que notre souffrance vient interroger ou nous proposer, et ce que ce désir d’évolution me demande d’élaborer pour constituer de la pensée. Quand on arrive à mettre des mots sur les maux (c’est ce que l’on voit beaucoup avec le décodage biologique ou d’autres techniques qui ont pas mal fleuri ces dernières années, comme la kinésiologie par exemple), si cela prend sens, l’humain en nous est content et du coup cela peut lâcher du côté plus lourd de la généalogie, des gènes, de tous ces agrégats qui nous fabriquent des symptômes sur mesure jusqu’à ce qu’on ait compris.
Il est aussi extrêmement intéressant de se rendre compte que ce rapport à cette sagesse (car c’est bien une forme de sagesse qui nous traverse) est accessible à chacun quelle que soit sa culture, quels que soient son milieu d’origine ou les études accomplies (parfois trop d’études peuvent boucher les orifices de l’écoute). Cette sagesse est répertoriée à travers les traditions : les mythes, les contes vont toujours au vif du sujet, plus parfois que bien des ouvrages de psychologie. Cette sagesse est condensée comme à travers des images symboliques ; ce sont des images archétypales qui nous traversent, et je me suis beaucoup intéressée aux supports divinatoires, plus particulièrement au Tarot de Marseille et au Yi King pour créer un équilibre. Le tarot est un bon support car il parle beaucoup à partir de la figure humaine (représentation de corps humains en situation) et le Yi King au contraire pas du tout, qui parle comme dans un système binaire du yin et du yang d’une façon beaucoup plus architecturée. En travaillant avec ces systèmes de divination, qui, je le rappelle, n’a rien à voir avec la prédiction (une dérive regrettable à mes yeux), je me suis rendu compte que la divination allait dans le même sens que cette
adéquation dont je parle : elle permet toujours de réfléchir sur la façon dont je peux rectifier la position dans laquelle je suis maintenant pour être en accord avec une position qui n’est peut-être pas celle que je peux envisager ici et maintenant encherchant mon confort mais qui est pourtant ce vers quoi je dois aller. Dans le Yi King se pose toujours la question de comment trouver l’attitude intérieure juste pour que se produise une harmonisation avec le vivant. C’est exactement ce qui se passe lorsqu’on travaille avec la généalogie, pas dans le sens de la soumission à la famille pour qu’elle obtienne de moi ce qu’elle veut, mais dans la façon dont je peux, en tant que personne née dans cette configuration génétique, sociologique, historique, économique etc., faire de mon mieux, pas dans le sens d’un épuisement mais d’un alignement, pour être en adéquation avec ce que j’ai à vivre dans ma situation d’être humain responsable et relié aux autres. En effet, ce que je n’ai pas dit mais que vous avez peut-être entendu en filigrane, c’est que pendant toutes ces années de pratique de la psychogénéalogie où je me suis beaucoup intéressée aux histoires familiales, il m’est apparu assez vite que les problèmes de nos ascendants n’influaient pas nécessairement sur la vie de leurs descendants, car il n’y a pas de vie dénuée de tout problème. En revanche, ce qui ressortait des années, voire des générations plus tard, était toujours lié non à la souffrance mais à des manquements éthiques. C‘est lorsque des parjures de l’âme humaine se sont produits que cela ressurgit. Il y a des secrets de famille qui ne font aucun mal et il n’est pas nécessaire de tout dire. Dans le récit autobiographique Un Secret, le psychanalyste Philippe Grimbert nous raconte que lorsqu’il était enfant, il était chétif et souffreteux et s’était inventé un frère imaginaire. L’aspect concret des choses est très intéressant dans son livre : il explique qu’il avait toujours un creux, presque osseux, au niveau de la poitrine, une petite cavité qui ne se remplissait pas. En grandissant, il a appris le secret de famille, à savoir que son père avait été marié avant d’épouser sa mère. Il avait eu un fils de son premier mariage et celui-ci portait presque le même nom que celui qu’il avait
donné au chien en peluche découvert dans une malle au grenier. L’histoire se passe dans une famille juive au moment de la Seconde Guerre Mondiale. Le père du narrateur avait vécu une grande passion avec celle qui allait devenir son épouse, mais qui était à l’époque sa belle-soeur. Au moment de passer la ligne de démarcation, l’épouse délaissée, de façon assez masochiste, s’est quasiment livrée aux allemands, mais, ce qui est plus grave, elle a entraîné avec elle son fils en le désignant clairement comme tel. Tous deux furent déportés et tués. Philippe Grimbert explique qu’au fur et à mesure qu’il a fait ce travail de découverte, son corps a changé et le creux s’est peu à peu comblé. Ainsi le corps ne ment jamais : ilb signale toujours les effets de ces prises de conscience quand elles ont lieu dans la réalité. D’une certaine manière, c’est le seul baromètre auquel on puisse se fier, cette chair du vécu qui est dans notre corps mais qui est aussi dans la qualité de notre quotidien, afin de faire la différence entre ce qui a du sens dans les transformations que nous essayons de mettre en oeuvre et ce qui est de l’ordre du bavardage intellectuel. Philippe Grimbert, l’enfant de ce deuxième couple avec tout cet imbroglio derrière lui, raconte que ses parents, âgés, ont fini par se suicider ensemble en sautant par la fenêtre. Cet exemple est intéressant car il n’est pas question de faire porter la faute à telle ou telle personne, il y a l’homme qui est tombé amoureux, la femme qui est tombée amoureuse, il y a la première épouse qui aurait pu accepter le deuil d’une relation qui semble-t-il n’était plus investie des deux côtés, il y a cet enfant qui aurait pu ne pas mourir si sa mère ne l’avait entraîné avec elle, et là on est bien loin de désigner le coupable. C’est un ensemble complexe. La parenté, c’est un réseau et un os détaché du contexte du squelette n’a pas de sens. Un manquement éthique, ce n’est pas seulement de la souffrance, et dans le contexte du vingtième siècle en Europe, il y a eu beaucoup de souffrance, beaucoup d’histoires dramatiques, mais il faut prendre conscience que tout n’est pas traumatique transgénérationnellement : tous les secrets ne sont pas préjudiciables et toutes les douleurs ne sont pas pathologiques du point de vue des transmissions. C’est ce que l’on a fait véritablement à contrecoeur, dans le sens fort du terme, qui continue à se transmettre de génération en génération jusqu’à ce que cela soit reconnu et restauré dans l’éthique humaine. C’est pourquoi je parle de sagesse du point de vue de l’ancestralité et pas seulement d’une information qui passerait. Le filtre même par lequel ces informations passent semble bien indiquer que quelque chose en nous fait la différence entre la douleur psychique inévitable et par exemple le vol de la montre de notre meilleur ami. Et c’est peut-être bien cet événement qui semble mineur qui passera à travers les générations. Le fait de souffrir de la faim, dans des contextes de guerre par exemple, laisse très peu de traces transgénérationnellement, même si cela représente des mois, voire parfois des années, de grande souffrance physique.
Mais des couples qui ne s’aiment pas laissent des traces trois générations plus tard. Dans cette vision de la transmission entre les ascendants et les descendants, j’aime évoquer la notion de transcendance, ce qui traverse les ascendants et les descendants et qui n’est pas que cette sorte de fil à plomb de l’enclume qui nous tombe dessus, mais qui consiste à se demander comment accepter que cette verticalité existe, qu’elle m’interroge et même me perturbe et en même temps prendre en compte ma liberté pour transcender quelque chose de cela, le transformer, le faire mien, et d’une certaine manière en faire retour pour ne pas subir le poids de ce qui m’arrive, mais au contraire l’accueillir, l’écouter, le faire évoluer, l’élaborer, et dans le meilleur des cas le partager. Dans les séminaires de formation que j’anime, je recrute toujours sans critère de diplôme, mais sur le désir que l’on exprime de venir travailler. Du point de vue de celui qui transmet, il est important de trouver un certain niveau de langage, pour que ce soit à la fois intelligent et intelligible, car on s’adresse aussi bien à des gens qui ont des parcours universitaires très poussés et à d’autres qui n’ont pas fait d’études. Il faut trouver comment faire du lien, à travers la différence de chacun, pour que tout cela soit assez centré et résonant en même temps. Le mythe et le conte sont de bons supports qui permettent de revenir à soi, de tirer une expérience personnelle pour que cela soit utile et que l’on puisse en ressortir avec la possibilité de partager avec d’autres.

Echanges entre Carole Labédan et l’auditoire :

Q : J’aimerais que vous développiez le concept de manquement éthique. S’agit-il toujours d’un problème de trahison, de manque de respect ?

CL : Le manquement éthique est toujours lié à la perte de l’altérité. Je vais vous citer l’exemple du grand-père d’une patiente qui, pendant la dernière guerre, a tué un soldat allemand. Tous deux étaient âgés d’une vingtaine d’années et de toute évidence aucun des deux n’avait envie de tuer l’autre, aussi couraient-ils autour d’un arbre. Comme cela ne pouvait durer indéfiniment, le grand-père a tué le jeune allemand et à ce moment-là il a vu ses yeux. C’est une histoire dont il ne s’est jamais débarrassé. Les manquements éthiques sont aussi des moments dans lesquels la conscience se saisit. S’il l’avait tué comme un boeuf à l’abattoir, d’une certaine manière cela ne serait pas passé. Lorsque je dis que ces manquements éthiques ne sont pas comme des regrets ou comme une tare, il faut bien entendre que ce sont aussi des ouvertures, des moments où la conscience des humains peut évoluer, où quelqu’un accepte la responsabilité de voir plutôt que de refouler.

Q : Y a-t-il, à un moment donné, quelqu’un qui coupe, qui casse, par exemple l’esclavage dans les familles ?

CL : En tout cas, je crois que les transformations, plutôt que les ruptures, sont toujours le fait d’un individu. Mes patients me demandent souvent si leur travail sera bénéfique pour leur famille et dans un premier temps on a l’impression que c’est le cas, car le fait de parler des ancêtres, de mettre en quelque sorte en avant le pot commun d’ancestralité dans cette famille ou dans cette fratrie va constituer un simulacre de lien qui semble remettre en jeu une forme de partage, mais la plupart du temps cela s’avère être un leurre. Au bout de quelque temps, cela retombe ou crée au contraire un nouveau mélange explosif. Le travail est en effet une responsabilité totalement individuelle, et il est possible de se retrouver encore plus brouillé avec sa famille qu’auparavant, ou séparé plus justement du groupe familial, comme si l’on naissait davantage à soi-même en sortant du moi groupal familial. Dans mon actualité de thérapeute, je suis de plus en plus frappée par l’emprise du moi groupal, à savoir la manière dont on se croit existant alors que l’on se perçoit encore comme un morceau d’un tout, comme si, ayant pris une partie du génome, on était un membre de la famille au lieu d’être un individu. C’est intéressant par rapport au squelette de la parenté : on a vraiment l’intuition de tous ces axes en soi, c’est-à-dire que nous sommes totalement autonomes dans notre manière de nous représenter notre rapport au monde. Dans le symbolique il y a une autonomie
absolue, alors que dans les familles, plus elles sont pathogènes, plus chacun est réduit à une fonction (le fils sera le bras droit etc.).

Q: C’est pourquoi nous devons passer par une phase de distanciation, nécessaire pour se mettre debout dans un premier temps. Je pense que dans l’échiquier familial, si un membre bouge une pierre, autre chose bouge dans la famille. Les autres membres de la famille doivent se réajuster, soit en se cristallisant encore plus, soit en gagnant en conscience.

CL : Cette remarque est vraie pour tous les groupes humains, à savoir que quand un individu change, c’est toute l’humanité qui change, mais cela se voit plus ou moins. A l’inverse, quand une personne bouge dans une famille, la manière dont la famille se réajuste peut être une façon de boucher le trou qui apparaît. Dans le film Festen, on voit bien que quelqu’un essaie de dire les choses, mais il faut que tout aille très bien. Or il faut accepter que dans un premier temps, ça dégorge pas mal dans les familles quand on se met à parler, mais en soi ce n’est pas grave, c’est un peu comme vomir quand on est intoxiqué.

Q : Vous avez dit que l’absence du père est moins palpable. Comment se manifeste le rapport au père dans le visible ?

CL : Le père est beaucoup plus constituant de la relation à l’invisible que la mère qui nous fonde dans la partie émergée de notre vie. Le rapport au père est d’une complexité folle et je comprends pourquoi certains thérapeutes s’arrêtent avant de travailler cette relation. C’est un noeud de vipères, c’est glissant et, pour le patient comme pour le thérapeute, c’est vraiment une traversée de l’enfer. Même en séminaire (et j’ai conduit quatre cycles de formation de trois ans chacun), il y a toujours un moment, lorsque la question du père est abordée, où les gens ont l’impression de ne rien comprendre, l’impression qu’il ne leur reste rien après le séminaire, qu’ils n’ont rien appris, mais ensuite il se produit un vrai dégagement.
C’est comme si ce rapport au père touchait tellement à notre gestion du rapport à l’invisible que soit il est plus simple de refouler et de faire comme si on était dans le matérialisme, (le père est représenté par l’argent, la belle voiture etc.), ou alors le père est lui-même dans une position d’intercesseur extrêmement pervers de l’invisible. Cela dit, n’oublions pas qu’il y a aussi de bons pères, évidemment. J’ai beaucoup travaillé sur l’inceste qui n’est pas que consommation sexuelle. L’inceste, c’est une manière de pénétrer dans l’esprit de l’autre et d’essayer d’arracher la racine de son esprit. C’est d’une violence incroyable et le fait que cela passe par le corps est presque (je m’entends, bien sûr) anecdotique par rapport à cette dimension-là. D’une certaine façon, c’est vraiment par le père que se fait la relation à l’esprit dans le sens de cette possibilité que nous avons tous, mais qui est malheureusement annihilée ou abimée chez certains, de découvrir notre liberté spirituelle. Il s’agit de découvrir comment nous relier au monde, découvrir comment la réalité peut être un champ d’exploration, de joie et de partage, et non cette espèce de terrain militaire où l’on risque à chaque instant le pire. J’ai utilisé le support d’un film québécois que j’aime beaucoup, Crazy, pour un séminaire sur les transmissions paternelles intitulé « La perversion et les multiples visages du père ». Je demande aux élèves de regarder le film avant d’assister au séminaire et je fais toujours un petit tour d’horizon avant de commencer. Tout le monde avait semblé apprécier la réconciliation du père et du fils à la fin du film, mais plus on avançait dans le synopsis du film, plus je voyais les visages se décomposer, et moins on s’acheminait vers une fin glorieuse. Dès le début du film, le père, en guise d’accueil de l’enfant, le laisse tomber et manque de le tuer accidentellement, puis, dès que ce petit garçon exprime qu’il est tourné vers du sensible, vers le féminin, qu’il aimerait bien jouer avec une poussette, le père le rejette. C’est la négation de ce qu’il est, c’est la négation de sa capacité d’individu à s’authentifier lui-même. On comprend bien comment cela peut entraîner des formes compensatoires à l’homosexualité. Il y a aussi l’identification du père au fils préféré, toxicomane et violent, et le chagrin qu’il éprouve à sa mort. J’ai trouvé ce film très bien fait, bien écrit, bien joué, mais la dernière scène m’a laissée pantoise : j’ai été stupéfaite de l’endroit où le fils se satisfait de pouvoir redevenir copain avec papa, d’aller acheter des frites avec lui comme quand il était petit. Même en ayant cette finesse sensible, intelligente, pour analyser le protocole de la destruction de l’autre, on ne peut s’empêcher de terminer sur un « happy end », une relation sympathique entre le père et le fils.

Q : C’est culturel, cela se passe aussi dans nos familles. On tente de mettre les problèmes de côté pour un temps, par exemple pour la trêve de Noël, Peut-on aussi endosser ce rôle ou s’en abstenir tout à fait ? Qu’est-ce qui fait moins mal ?

CL : Je crois que ce comportement est tout à fait universel. Dans un de ses romans, (peut être «De Marquette à Veracruz» ) Jim Harrison parle d’un jeune homme complètement phagocyté par un père surpuissant, écrasant, pervers. Il dit à un moment que, pour sortir de l’emprise du père, il faut aussi sortir du langage du père et que cela est très difficile. En effet, ce rapport au père conditionne terriblement notre rapport au monde, notre manière de nous exprimer, notre imaginaire, notre sexualité évidemment, tout ce par quoi nous nous lions à l’autre et y compris la parole. C’est d’une violence incroyable, et cela était très bien montré dans Festen car on était vraiment dans le réel, et d’ailleurs c’est la soeur qui meurt, ce qui en dit beaucoup sur la fratrie.

Q : Comment la transmission s’exprime-t-elle dans le corps ? Plus exactement le côté douloureux de la chose, et j’aimerais savoir si on hérite aussi du bon côté des ancêtres.

CL : Cela me rappelle les problèmes de stérilité/ fertilité que l’on retrouve dans la Bible ou dans les contes. Passer de la stérilité à la fertilité est toujours un point central. Et en même temps cela parle toujours du même corps : la terre, la Reine qui ne peut avoir d’enfant… Comment, à partir d’un même lieu, transformer quelque chose qui est vécu sur le mode du manque, de la malédiction, de l’empêchement, pour aboutir à une forme de naissance ou de renaissance ? Dans les contes en tout cas, cela est toujours lié en premier lieu à la reconnaissance de ce manque, et ensuite à une persévérance dans la demande. Cela ne se fait jamais tout seul. Tout se joue dans ce qui ne serait pas juste dans la demande que l’on fait et que, pour le moment, on n’a pas pris en considération. Je vais prendre un exemple précis pour développer ce point. L‘une de mes patientes est venue me voir quelque temps après sa thérapie qui avait duré plusieurs années. Âgée de plus de quarante-cinq ans, elle avait un très grand et très beau désir d’enfant. Son compagnon, un peu plus âgé qu’elle, avait, pour des raisons liées à son histoire, une terreur phobique de devenir père. Par ailleurs, ces deux êtres étaient très authentiquement attachés l’un à l’autre. Assez vite, il s’est décidé entre nous que son compagnon allait faire un travail. Les choses se présentaient de la façon suivante. Soit il demanderait à cette femme, que par ailleurs il aimait vraiment, de renoncer à son projet d’avoir un enfant (et elle disait bien qu’elle en était incapable car ce désir était trop profond en elle), soit, si elle avait l’enfant, il avait le choix entre partir et se tuer, et il ne le disait pas du tout comme un fantasme. Nous avons travaillé pendant un peu plus de deux ans ; elle a été enceinte par fécondation assistée en moins d’une année. Son compagnon est resté et c’est un père extraordinairement heureux aujourd’hui. Il a reçu en rêve le prénom de l’enfant.
Ces phobies invalidantes ont disparu et il est le premier à dire qu’il ne sait pas par où cela est passé. On a beaucoup travaillé à partir de ses rêves. Cet homme avait vingtcinq ans d’analyse en amont et tout ce travail a probablement été nécessaire. Nous en sommes actuellement au stade des bilans et je lui ai demandé récemment pourquoi il était resté la première fois, alors qu’il avait déjà effectué un travail. Il m’a répondu qu’il était venu à reculons mais il avait entendu parler de moi, et puis il y avait de l’encens quand il est arrivé. C’était loin de l’enthousiasme mais il m’a dit cette petite chose que j’ai trouvée émouvante : « Curieusement, la première fois que je suis venu, j’ai senti que je pouvais déposer toute ma souffrance ». Les choses se sont passées à un niveau qui n’avait pas été rencontré auparavant, même s’il avait été écouté en analyse. C’est lié à la qualité d’une rencontre. Quelle que soit la technique utilisée, c’est toujours une rencontre spécifique qui est déterminante. Du point de vue du corps, qu’est-ce qui fait que ça passe avec quelqu’un et pas avec un autre ? La façon dont le désir arrive à s’inscrire est très mystérieuse. Beaucoup de patients qui me font des retours emploient le même mot : ça se passe dans la « profondeur », mais le rire n’est pas exclu cependant.

Q : Je rêve beaucoup de famine, comme si j’avais manqué de nourriture. Ma grand-mère est venue d’Irlande par bateau pour échapper à la terrible famine qui sévissait là-bas. Dans mes rêves, il y a beaucoup de nourriture et ce n’est pas uniquement quelque chose de physique.

CL : Cela ne passe pas comme une douleur, mais plutôt comme une question. Il semble que l’on ne souffre pas dans son corps du fait d’avoir eu des ancêtres qui ont souffert de la faim. En revanche, ce dont parle la famine (la table est le lieu de
 réunion de la famille), à savoir le manque, et la manière dont c’est représenté, tout cela peut être significatif. Par rapport à la façon dont le père est lié au subtil, je voudrais dire que je me suis rendu compte que l’interprétation des rêves demande vraiment une connexion d’âmes pour que puisse émerger la seule interprétation juste. Il n’y a pas plusieurs interprétations d’un rêve, il n’y a que le moment où ça tinte, et pas seulement à
l’oreille. C’est comme un arc électrique entre l’âme du rêveur et l’âme de l’analyste. A
ce moment-là se produit une image, et cela ne se passe pas seulement avec les rêves. C’est le cas de toute perception intérieure. On le sent beaucoup avec l’histoire de manquement éthique que j’évoquais tout à l’heure, le moment où l’âme se saisit en conscience de quelque chose qui a lieu. Il est possible de saisir cela lorsqu’on est en connexion avec la personne. Si l’on écoute ce que dit l’autre comme un récit, on n’entend rien et rien ne change. Pour les patients, le moment où ils peuvent donner de la validité à cette perception représente un mouvement de bascule très fort. Je peux vous citer l’exemple d’un patient très sensible et bienveillant, de culture catholique, bourgeoise, matérialiste, tout à fait banalisante du côté de l’imaginaire. Un jour, il m’a raconté un souvenir qu’il avait l’impression d’avoir tout en disant que cela était impossible puisqu’il s’agissait d’une période où il avait à peine deux ans. Il se décrit dans un berceau, à côté du lit de sa mère, et moi, je vois la scène au moment-même où il la décrit. Je suis sûre que c’est une vraie perception de sa part, et je peux préciser la position du lit dans la chambre, de la fenêtre. Il était ébahi de réaliser que c’était vrai puisque quelqu’un d’autre le voyait aussi. Cela ne peut se produire que s’il y a une rencontre de personne à personne, et n’est évidemment pas réservé au cadre thérapeutique. Cela dit, dans le cadre thérapeutique, les conditions sont mises en place à l’extrême pour pouvoir valider la possibilité que cela se produise. Cela est très lié aux transmissions paternelles que nous évoquions tout à l’heure. La fonction du père, c’est de se tenir dans l’au-delà, dans le lointain, puisqu’il n’est pas dans le corps comme la mère. Il ne porte pas l’enfant dans son ventre mais le voit à l’extérieur de lui, il attend l’enfant à la sortie. Il était là à l’entrée, il était là pendant la gestation mais avec une certaine distance, puis il était là à l’arrivée. Donc le père parle toujours implicitement de l’ailleurs. C’est pourquoi il est tellement lié à la parole, au pouvoir des images, à la communication, à l’au-delà. On comprend que d’emblée le père est lié au subtil, comme la mère est liée au tangible. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de subtil chez la mère, car il s’agit ici d’axes symboliques et il y a du Père et de la Mère en chaque être humain. Lorsque le père est conscient de sa position d’homme et d’humain, les transmissions seront fortes et de qualité. Selon la manière dont il va pouvoir se relier à l’âme de l’enfant et authentifier l’enfant dans sa capacité à se relier avec son âme, la relation pourra être vivante, habitée, et cela donnera à l’enfant la force de supporter les moments difficiles. En revanche, lorsque le père n’y est pas, pour toutes sortes de raisons, par exemple parce qu’il est matérialiste, ou qu’il fait un usage détourné de la médiumnité ou de la séduction par exemple, il se produit de véritables rapts –rapts énergétiques, psychologiques, affectifs et spirituels- et l’inceste, au bout du compte, n’est que la concrétisation la plus physique de ce type de rapt.

Initiation au transgénérationnel :

Comment notre relation à la famille conditionne notre pensée, notre santé et notre destinée.
Depuis toujours la relation à la famille, vivante ou morte, est reconnue comme porteuse d’une influence puissante. On peut la redouter, l’idéaliser ou la fuir, nul ne peut se prétendre exempt de l’impact que laisse en lui sa parenté. Pour ne pas la subir mais en faire un point d’appui, une force, il faut apprendre à repérer la cartographie familiale et les axes relationnels qui la sous-tendent (parents / enfants, fratrie, grands-parents, couple…) .
À partir de cette mise à plat de l’arbre généalogique, on comprend, en particulier par les chemins émotionnels parcourus, combien notre corps et sa santé sont étroitement liés à notre histoire et à nos héritages. Les médecines alternatives et la dimension énergétique, témoignent que nous pouvons écouter nos symptômes et nous adresser à eux dans ce langage subtil qui tisse des liens entre visible et invisible, et même entre les vivants et leurs morts. Ce langage est structuré et fiable, et nous pouvons l’intégrer, ou même le redécouvrir comme une sagesse enfouie en nous. S’occuper de son histoire n’est pas une dérive nostalgique et passéiste, mais bien une manière dynamique et puissante de prendre sa vie en main en toute conscience, sans rester enfermé dans la répétition morbide. Prendre en compte le passé c’est devenir sujet de son verbe être, en allant puiser dans la parenté et la santé les informations qui nous sont nécessaires sur notre chemin. Prétendre qu’on peut en faire l’économie, c’est risquer de confondre la liberté avec l’ignorance. Bien que nos cheminements soient semés d’obstacles et de découragements, ils sont aussi balisés d’avancées lumineuses lorsque nous pouvons faire des liens cohérents entre ce que nous avons traversé et le but que nous poursuivons. Comme dans les contes, véritables bréviaires de l’évolution de la conscience, nous devenons les héros capables de grandir grâce aux épreuves, et de prouver la valeur de notre désir. L’ambivalence de la notion de famille et les démons actifs dans notre mémoire sont des adversaires dont nous pouvons triompher, à condition bien sûr de trouver des alliés et de l’aide sur notre route . Apprendre à repérer ce qui se joue dans les relations familiales, prendre appui sur la boussole énergétique ( le yin / yang ) que chacun porte en lui, dont son corps témoigne, voilà de bons outils pour névoluer dans notre quête. Lorsque les conditions de la rencontre avec soi -même comme avec les autres sont réunies, il est possible de trouver la paix au -dedans comme au dehors et de goûter enfin la vie .
Si nous regardons l’histoire d’une personne à la lumière de son passé familial, nous pouvons prendre en compte l’intelligence adaptative de son corps à travers sa santé aussi bien qu’avec ses symptômes : c’est ce à quoi amènent le travail transgénérationnel et la médecine énergétique, celle en particulier de la tradition chinoise taoiste. Lorsque s’ajoute à ces supports la dimension rigoureuse du travail analytique, il nous faut reconnaître combien ,dès le début d’une vie, il y a sujet, et que ce sujet cherche à apparaître dans sa connaissance et son intégrité : on aboutit alors à une lecture passionnante de chaque vie humaine. D’autre part, et contrairement à ce que la conscience ordinaire en a fait, les supports divinatoires comme le Yi king ou le Tarot nous rappellent que nous sommes maîtres de notre avenir, et que notre liberté est de trouver un chemin parmi les déterminismes, y compris familiaux. Plutôt que de subir, nous pouvons choisir d’être activement engagés dans une réflexion sur ce que sont la parenté, la santé, et la destinée : c’est ainsi que nous devenons des humains à part entière.